La généralisation de l’accès à Internet, suivie de la consécration du web 2.0 qui a permis la multiplication des supports multimédias et participatifs, ont changé la donne en termes de création et de diffusion de contenus et bouleversé notre rapport à l’information. Sans être particulièrement versé dans l’informatique, il est possible au plus grand nombre d’ouvrir un blog, voire de créer son propre site, et de relayer ainsi, via des textes, des sons ou encore des vidéos, son point de vue sur le monde. En d’autres termes, créer un média est aujourd’hui à la portée de tout un chacun. Dans ce contexte, quelle peut être la place des médias étudiants sur le web et comment peuvent-ils s’en approprier au mieux toutes les possibilités pour expérimenter de nouvelles formes ?

 

Crédit photo : Markus Angermeier / Wikimedia

Tout voir

Comment est né cafebabel.com ? Comment en définiriez-vous le projet en quelques mots ?

Cafebabel.com est né de la rencontre d’une poignée d’étudiants Erasmus à Strasbourg, qui ont eu envie de créer un média européen, considérant que le traitement de l’Europe par les grands titres  était trop national. Il s’agissait de créer une plateforme d’expression en ligne de la jeunesse européenne, dans l’idée de contribuer à l’émergence d’une opinion publique en Europe. Le web s’est imposé assez vite comme le support naturel, du fait d’une spécificité très importante de cafebabel.com qui est le multilinguisme. Les premières versions étaient traduites en quatre langues : français, anglais, italien et espagnol.

Le projet se caractérise également par sa dimension de journalisme citoyen, participatif, qui consiste à donner la parole à la jeunesse, sans demander leur carte de presse aux rédacteurs. La dernière spécificité de cafebabel.com est sa perspective européenne, dans une dynamique comparative qui permet de pouvoir dépasser les frontières : un sujet est traité de plusieurs point de vue, ce qui donne naissance à un contenu européen et transnational, s’adressant au public de l’eurogénération, la première génération qui vit l’Europe au quotidien et a besoin de s’identifier avec un média capable d’englober tout le continent européen.

Quelles sont le grandes étapes de l’histoire de cafebabel.com ?

L’association a été créée à Strasbourg en 2001 et s’est étendue dans plusieurs pays l’année suivante, avec la création de rédactions locales à travers l’Europe. Au bout d’un certain temps, le travail à distance s’avérant être un peu compliqué, Adriano Farano, Simon Loubris et moi-même avons décidé de créer la rédaction centrale européenne de cafebabel.com. C’est la première étape de professionnalisation. Après une année consacrée à chercher des subventions, l’association s’est structurée et de nouvelles versions linguistiques ont été lancées : la version allemande en 2005 et la version polonaise en 2006. Récemment nous avons procédé à des évolutions techniques, avec le lancement de la plateforme des blogs et la mise en place d’un nouveau système de gestion des contenus, accessible directement depuis le profil des « babéliens ».

Cafebabel.com, ce sont aujourd’hui dix personnes à plein temps, dont six salariés, deux volontaires en service civique et deux stagiaires. Notre réseau est formé de vingt-quatre rédactions locales constituées en city-blogs à travers l’Europe, et nous comptons 10 000 inscrits à notre communauté pour 370 000 visiteurs et 650 000 pages vues, en six langues.

Comment fonctionne cafebabel.com ?

Le mode de fonctionnement est celui du journalisme participatif. Nous avons cru dès le début à la capacité d’un réseau de bénévoles à produire un contenu de qualité et disposons aujourd’hui d’un réseau d’à peu près 1 500 contributeurs, auteurs et traducteurs, qui sont tous bénévoles. Dans le jargon, nous faisons ce que l’on appelle du journalisme « pro-am ». Cela veut dire que toutes les contributions sont rédigées par des amateurs et éditées par des professionnels.

Nous avons ici à Paris une équipe de journalistes professionnels qui font un travail de sollicitation de contenus, d’édition et de publication des articles. Les éditeurs envoient sur l’interface de publication des appels à articles, auxquels des gens répondent, en prenant contact avec l’éditeur responsable de la version linguistique et en leur envoyant ensuite un synopsis. S’il est validé, ils écrivent et envoient leur article, qui est alors édité. La rédaction fait un travail de vérification, ajoute les photos et envoie l’article à des traducteurs bénévoles, les traductions faisant à leur tour l’objet d’une édition par les responsables linguistiques.

Les contributeurs peuvent aussi proposer spontanément des articles à la publication, qui feront là aussi l’objet d’une validation et d’une édition. Enfin, les éditeurs publient également des articles intéressants trouvés sur les blogs de notre réseau et font parfois appel aux rédactions locales, pour des événements particuliers : par exemple, du fait des crises que traversent en ce moment la Belgique et la Grèce, les contenus des cityblogs de Bruxelles et d’Athènes sont fréquemment repris dans la partie magazine.

Dans quelle mesure cafebabel.com se définit-il comme un webmédia ? Quelles ont été les raisons du choix du support Internet au lancement du projet ?

Le choix est au début guidé par la nécessité : nous n’avions alors pas d’argent et faire un média multilingue print aurait été très coûteux. Mais ce choix est devenu un choix de cœur, le média web correspondant parfaitement à notre idée d’un journalisme fait par une communauté. Internet offre une grande souplesse et permet un réel dialogue avec les utilisateurs. Ces derniers sont placés au centre du processus éditorial de cafebabel.com : il n’y a pas de séparations entre un lecteur lambda et un auteur ou un traducteur.

Nous explorons un nouvel espace d’expression et ne considérons pas qu’une contribution se limite à un article ou une photo : ce peut être aussi un commentaire, un post dans un blog ou un reportage. Nous avons donc étendu la palette des contributions par la constitution d’un média proche de ses lecteurs, à qui il donne la parole. On se retrouve donc pleinement dans ce média web qui offre également la possibilité de faire des liens vers d’autres sites, d’inclure des sons, des vidéos ou d’être consulté sur plusieurs supports.

Le web a-t-il également été pour vous un outil de travail, par exemple pour constituer vos équipes  ?

Le web a été notre premier outil de travail. Si nous n’avions pas eu Internet, nous ne serions pas parvenus à dépasser les frontières. Dès 2001, nous faisions des conférences de rédaction en ligne ; l’élément virtuel a été constitutif de cafebabel.com.

Pour la formation des équipes, il y a eu beaucoup de bouche à oreille. L’humain reste indispensable. Il faut toujours localement une équipe qui anime le projet. Toutes les rédactions locales de cafebabel.com sont des associations membres de l’association Babel International. Mais le recrutement passe aussi beaucoup par le web. Les partenariats médias que l’on fait, les campagnes médias sur Facebook permettent d’attirer de nouveaux membres.

Quels sont les projets de cafebabel.com ?

Tout d’abord de confirmer notre modèle pro-am, avec le défi d’avoir toujours plus de contributions et de babéliens dans notre réseau. On réfléchit également à une meilleure intégration de l’interface communautaire des blogs dans le magazine, ainsi qu’à une nouvelle forme que nous voulons donner au média, avec une sélection visible et éditorialisée en homepage et une long trail formée par la masse des contenus.

Un autre objectif est l’extension et la consolidation de notre réseau de rédacteurs. C’est pourquoi nous continuons de faire des appels à auteurs, en expliquant que cafebabel.com est un média dont on peut s’emparer. Cette forme du média participatif peut représenter une nouvelle forme d’engagement pour la jeunesse européenne et constitue, à mon sens, un beau mode d’expression de la société civile européenne.

 

Cet article fait partie du dossier Les médias étudiants et le web

La généralisation de l’accès à Internet, suivie de la consécration du web 2.0 qui a permis la multiplication des supports multimédias et participatifs, ont changé la donne en termes de création et de diffusion de contenus et bouleversé notre rapport à l’information. Sans être particulièrement versé dans l’informatique, il est possible au plus grand nombre d’ouvrir un blog, voire de créer son propre site, et de relayer ainsi, via des textes, des sons ou encore des vidéos, son point de vue sur le monde. En d’autres termes, créer un média est aujourd’hui à la portée de tout un chacun. Dans ce contexte, quelle peut être la place des médias étudiants sur le web et comment peuvent-ils s’en approprier au mieux toutes les possibilités pour expérimenter de nouvelles formes ?

Une brève histoire du web

En l’espace d’une quinzaine d’années, soit depuis le moment où il a commencé à s’implanter massivement dans les foyers français, le web a connu un nombre de mutations non négligeables, modifiant notre rapport à celui-ci et, par voie de conséquences, à l’information, dont il est aujourd’hui un des principaux vecteurs de diffusion. Ces évolutions vont principalement dans deux sens : la multiplication des supports participatifs amplifiant l’effet de réseau et l’émergence de géants (Google, Wikipedia, Youtube, Facebook) qui concentrent l’essentiel des activités sur Internet.

Internet était au départ majoritairement constitué de pages dont le contenu ne variait pas, ou peu, reliées entre elles par des liens. L’accélération du haut-débit et le sacre du « 2.0 » ont entraîné avec eux la généralisation d’une approche dynamique des contenus, associant divers utilisateurs et pouvant mêler sons, images et textes. Que ce soit par l’adjonction de commentaires ou par la modification en direct des informations qu’elle affiche, une page web évolue en permanence, brouillant les frontières entre auteur et lecteur. Parallèlement, le changement en temps réel des pages web favorise l’explosion des réseaux sociaux où s’échangent en permanence des liens et informations de nature variée (et d’intérêt variable).

Cette explosion des pouvoirs de l’internaute s’accompagne – paradoxalement – d’une concentration des sources d’information autour de sites clefs, sur lesquels les internautes passent une part importante de leur temps de navigation. Une recherche passe quasi-systématiquement par Google, qui renvoie souvent dans ses premiers choix vers une page Wikipedia, tandis que l’une des activités favorites sur Facebook est de s’échanger et de commenter la dernière vidéo postée sur Youtube qui fait du buzz.

Profusion de l’information d’une part et concentration de celle-ci autour de quelques points nodaux assignent aux médias un rôle double : il leur faut à la fois être capable de se distinguer, de proposer des éclairages inédits ainsi que de réels approfondissements et d’aider à se repérer au milieu de la profusion d’informations pour savoir séparer le bon grain de l’ivraie.

Information ouverte et disponible au plus grand monde, prime à l’originalité et à la pertinence d’un regard spécifique sur les sujets d’actualité ; un tel contexte ne peut être que favorable aux étudiants désireux de s’investir dans la création de leur propre média. Comment, dès lors, les médias étudiants ont-ils su tirer profit des ressources offertes par le web et comment s’y manifeste la singularité de leur regard ?

Travailler en surfant

Internet est un moyen précieux pour maintenir le lien au sein d’une communauté de rédacteurs bénévoles, par définition sujets à s’éclipser subitement après avoir proposé quelques articles. Ainsi que l’explique Cyril Legrais, relais thématique Médias pour Animafac, de nombreux médias étudiants créent des pages sur Facebook. Il s’agit pour eux d’un moyen de constituer et de maintenir une communauté, bien que celle-ci reste purement virtuelle. Rien ne remplace en effet les rencontres directes et les échanges de visu, mais l’usage de mailing-lists ou de groupes Facebook, entre autres, peuvent aider à garder des contacts avec des rédacteurs épars.

Pour un journal comme Europa(1) , explique Emmanuel Lemoine, son rédacteur en chef, le mail permet d’organiser les échanges et de faire vivre un pool de contributeurs, s’élevant, après cinq ans d’activité, à un nombre de 300 personnes. Des responsables de zone assurent le rôle d’intermédiaire entre contributeurs potentiels répartis sur une aire géographique et la rédaction nantaise du journal. Lorsque les thématiques d’un prochain numéro sont définies, celles-ci sont envoyées par mailing-list à tous les correspondants. Ce premier message est ensuite doublé par des mails plus individualisés auprès de certaines personnes, qui permettent de les impliquer plus directement qu’un texte générique et impersonnel.

D’autres outils peuvent aider à organiser le travail d’une rédaction, notamment le wiki(2), auquel Europa a recours dans l’élaboration du contenu du journal. Lorsque plusieurs personnes travaillent sur un dossier, le wiki permet d’indiquer des ressources communes et de jouer sur la complémentarité des apports de chacun. Un tel outil garantit un suivi au jour le jour,  tout en ayant une dimension « laboratoire ». D’autres outils collaboratifs peuvent également servir, tels l’étherpad qui permet une correction à plusieurs lectures d’un même article(3).

Toutes ces possibilités ne remplacent néanmoins pas de véritables réunions de rédaction, qui continuent d’insuffler à un journal sa véritable dynamique. Le web fonctionne ainsi comme un complément efficace, mais insuffisant pour assurer l’impulsion et la pérennité d’un projet.

Si l’on se penche sur Internet comme réservoir d’informations, le même constat tend à s’imposer. S’il est possible, dès lors que l’on s’intéresse à un sujet transversal et général, de commencer par établir une webographie, pour la majorité des médias étudiants, dont l’objet premier est de rendre compte de la vie universitaire et étudiante, rien ne remplace l’enquête sur le terrain. Pour des médias comme Contrepoint, L’Étudiant autonome ou les Radio Campus, explique Cyril Legrais, dès lors que l’on veut obtenir les infos du campus, il faut aller sur place ou appeler les gens.  Là encore, le web peut être un complément, mais l’essentiel ne se joue pas à son niveau.

Diffuser et échanger

En revanche, Internet propose aux médias étudiants désirant fonctionner en réseau une réelle plus-value en terme de partage des contenus. Le réseau des Radios Campus, notamment, dispose d’une plateforme où chaque station dépose ses émissions, celles-ci pouvant être reprises par une autre station. Cela permet d’organiser des actions communes, dont bénéficie chaque radio du réseau tout en pouvant se la réapproprier. Il y a deux ans par exemple, lors de la crise autour de l’adoption de la  LRU, une interview de Valérie Pécresse avait été organisée, chaque fréquence pouvant en amont suggérer des questions à poser et, en aval, diffuser l’interview sur ses ondes, en la complétant, si elle le souhaitait, par un temps de débat complémentaire réunissant des acteurs universitaires locaux.

Cyril Legrais indique que le projet d’un portail web des médias franciliens est actuellement en discussion, qui permettrait aux associations éditrices d’un média de s’échanger leurs contenus et de faire ainsi plus facilement référence l’un à l’autre. L’enjeu d’une telle mutualisation est de renforcer la visibilité et la crédibilité de chacun.

Au-delà des possibilités de convergence ouverte par de telles plateformes(4), Internet a permis à nombre de médias d’émerger, en offrant une possibilité de diffusion qu’ils n’auraient pu trouver autrement. Les télés étudiantes sont par exemple dans leur grande majorité présentes uniquement sur le web, les coûts de production et de diffusion étant autrement trop élevés. De même, face à la difficulté que représente l’obtention d’une fréquence, beaucoup développent leur radio sur le web.

Pour les médias écrits, les situations diffèrent davantage. Certains titres font le choix du web comme unique modèle de diffusion, notamment le Souffleur, webmagazine dédié au théâtre, parfois pour des raisons de réduction des coûts, comme le Mensuel. La tradition du papier reste cependant fortement ancrée dans les campus. Comme l’explique Cyril Legrais, beaucoup se disent qu’il sera toujours plus facile de produire quelques feuillets ponctuellement, tandis qu’un site demande plus de régularité dans l’activité. Pour les titres déjà bien installés et à parution régulière, tels Contrepoint, L’Étudiant autonome ou Europa, avoir un site est cependant perçu comme un véritable complément de l’activité de parution. Un site Internet permet en effet de proposer les articles de la version papier, éventuellement dans une version plus complète, et d’en proposer d’autres, plus réactifs et plus en phase avec une actualité récente. Europa avait ainsi monté sur son site un dossier sur le traité de Lisbonne au moment de son adoption et a fait de même récemment sur les élections en Ukraine.

Au-delà de leur différence d’approche du support Internet, se pose pour tous ces médias la question du rapport à la dimension participative qui lui est inhérente. Sur ce point, les approches semblent être assez similaires, et les médias étudiants, tout en s’emparant de cette dimension ne l’envisagent pas sans contrôle. L’aspect participatif d’Internet va dans le sens du souci qu’a tout média étudiant de permettre au plus grand nombre de se frotter à l’exercice de la création d’un contenu, qu’il s’agisse d’écrire un article, de tourner une vidéo, voire de combiner les deux. Cependant, il ne saurait être question de laisser le champ libre à un postage intempestif de tout un chacun, car cela irait à l’encontre de la garantie de sérieux apportée par une ligne éditoriale, mais aussi parce que, dès lors, aucun échange véritable ne se produirait. VLIPP, site de partage de vidéos porté par l’association nantaise DIPP, insiste sur le caractère participatif de son site tout en soulignant l’importance de sa ligne éditoriale, garante d’un projet rédactionnel. Il vaut mieux dans cet esprit se resserrer autour d’une idée précise – ici en l’occurrence offrir un espace de partage où sont présentées les activités de la région Pays de la Loire – pour permettre un véritable échange entre acteurs, plutôt que de se contenter de diffuser des flux sans lien entre eux. La cohérence reste une valeur forte pour les médias étudiants.

Internet offre donc aux étudiants un terrain d’expression idéal, permettant de s’organiser et de s’exprimer, en réduisant les limites qui peuvent se poser lorsqu’on se lance dans l’aventure de la création d’un média. Conscients des possibilités qu’il offre et sachant les exploiter, les médias étudiants restent cependant soucieux de préserver l’échange en direct et de garantir la cohérence et le bonne lisibilité d’un produit final. D’Internet, ils retiennent la possibilité de créer et maintenir des contacts, d’expérimenter, sans jamais sacrifier cependant leur volonté de prendre du recul et de proposer des analyses originales. Les médias étudiants vont donc dans le sens de l’évolution globale des médias, dont le rôle tend de plus en plus à être capable de structurer et rendre compréhensible une information foisonnante disponible en permanence.

 

Notes :

(1) « Europa est un magazine gratuit à vocation européenne, qui a été créé en 2004 à l’université de Nantes. Il a pour but de favoriser l’échange d’information entre les jeunes d’Europe, afin de rendre palpable un sentiment d’appartenance et rendre concrète la notion de citoyenneté européenne. » (texte extrait de la page de présentation « Qui sommes-nous ? » du site du journal).
(2) Un wiki est un site web dont les pages sont modifiables par tout ou partie des visiteurs du site. Il permet ainsi l’écriture collaborative de documents. (définition proposée par Wikipedia)
(3) Pour plus de détails sur cet outil, et sur d’autres, consultez notre fiche pratique « Utiliser le web pour faire progresser son projet associatif »
(4) Cf. également interview de Louis Villers, à propos de la plateforme Youthmedia France

 

Cet article fait partie du dossier Les médias étudiants et le web


Crédit photo : mfophoto / flickr.com

 

 

L’interview.fr était au départ au journal étudiant, au format « papier numérique ». Quelle était sa démarche et pourquoi avoir fait le choix de ce format spécifique, prévu pour une consultation sur Internet et rappelant dans le format un magazine « classique » ?

Tout le concept journalistique de linterview.fr tournait autour d’un mot : la rencontre. Très large, me direz-vous, c’est pour cela que nous l’avons choisi. Nous réalisions des reportages sur tous les sujets susceptibles d’intéresser les étudiants (la crise vue par les DRH, la jeunesse cubaine ou encore une plongée dans le monde du sado-masochisme), ainsi que des interviews de personnalités très variées. Nous souhaitions un journal très travaillé graphiquement, c’est pour cela que nous avions choisi ce modèle de « journal papier adapté au web », adopté également – je ne peux le cacher – faute de moyens pour une impression papier.
 

Depuis 2009, l’interview.fr s’est spécialisé dans le webdocumentaire. Pourriez-vous définir ce qu’est un webdocumentaire ? Pourquoi avoir effectué une transition de votre site pour se consacrer exclusivement à ce format ?

Rapidement, cette forme de « magazine papier adapté au web » nous a frustré. En effet, réaliser des reportage sur le web, et ne pas en utiliser pleinement ses capacités techniques (photos, sons, vidéos, textes) est dommage. C’est pour cela que nous nous sommes spécialisés dans le webdocumentaire, qu’il n’est pas possible aujourd’hui de définir, tant ses formes sont variées. C’est aussi son intérêt. Il existe cependant une base commune : le webdocumentaire doit être multimédia et, surtout, présenter de l’interactivité. Il peut être réalisé en collaboration avec les internautes, ou amélioré par eux (ajout d’informations par commentaires). Après, tout est libre (choix des médias utilisés, temps…). Il suffit de regarder quelques webdocumentaires pour se rendre compte qu’ils sont tous très différents.
 

Internet ne permet pas seulement d’adopter de nouvelles formes, il propose également de nouvelles modalités de travail en commun et facilite les échanges. Quels sont selon vous les avantages offerts par le web en termes d’organisation du travail au sein d’une équipe et en termes d’échange entre différents médias ?

Effectivement, Internet offre de nouvelles modalités de travail.  Bien sûr, au sein de notre rédaction, nous avons des conférences de rédaction, comme dans tous les médias, mais la plupart des échanges se fait via le web. Nous utilisons tous Gmail et d’autres services de Google. Ce sont des véritables outils d’organisation qui s’adaptent très bien à la rédaction d’un média, quelle que soit sa taille. Il se trouve que je voyage de plus en plus pour réaliser des reportages, et je peux aisément mettre des articles à jour et rester en contact avec la rédaction, même à l’autre bout du monde.

Le web offre aussi la possibilité de rentrer en contact avec les autres médias. Nous réalisons, au minimum, des échanges de liens. Sinon, la collaboration peut-être plus poussée : échange de contenu, échange de visibilité… Via les mails et les commentaires, nous sommes amenés beaucoup plus rapidement à entrer en contact avec nos collègues du web.

 
Vous êtes à l’origine de la plateforme Youthmedia France, portage en France d’un modèle déjà existant dans les autres pays européens. Pourriez-vous présenter ce projet et indiquer quels peuvent être ses apports pour les médias étudiants ?

Je n’en suis pas vraiment à l’origine. Il s’agit d’un réseau social de jeunes journalistes qui existait au niveau européen. Depuis un an, les fondateurs, des allemands, ont décidé de lancer des plateformes nationales. J’ai donc été chargé de lancer la plateforme française. Elle permet aux jeunes journalistes français de se créer un compte et de publier photos, articles, vidéos et sons. L’idée est de les mettre en contact grâce au web, eux qui, bien souvent, restent dans leur coin.  Selon moi, le vrai plus est de pouvoir entrer en contact avec d’autres jeunes journalistes passionnés, français ou non, et de commencer ensuite des collaborations. Nous organisons pour cela des rencontres autours de journalistes célèbres.

 

Cet article fait partie du dossier Les médias étudiants et le web

Au niveau des différents médias jeunes avec qui Jets d’encre travaille, l’usage des nouvelles technologies est-il très répandu ?

Il est en fait assez minoritaire. Il y a peu d’expériences vraiment intéressantes dans ce domaine au niveau de notre public, majoritairement lycéen ou collégien. S’il est aujourd’hui facile pour tous d’accéder à Internet, sa maîtrise n’est pas forcément évidente et l’animation d’un média uniquement pour le web demande un minimum de compétences techniques spécifiques.

Si l’on tape sur un moteur de recherche « média étudiant » ou « média lycéen », plusieurs sites vont certes ressortir ; dans le détail, ce sont surtout des sites servant de base d’archives à des publications papier. Certaines rédactions jeunes, pour la plupart étudiantes, ont su se lancer dans les nouvelles technologies et y faire des expériences intéressantes. Je pense par exemple à linterview.fr qui proposait un journal que l’on pouvait feuilleter en ligne, et qui aujourd’hui se consacre au nouveau format du « webdocumentaire ».

A mon avis,  l’avenir est au développement de la complémentarité papier / web. Vouloir allier les avantages de l’un et de l’autre constitue une démarche intéressante. Mais pour cela il faut être à même d’avoir un projet éditorial qui tienne compte de la particularité des deux supports.

Quelles sont les raisons pour lesquelles beaucoup de médias jeunes restent encore éloignés du web ?

Il y a d’abord le problème des compétences techniques. Faire un journal « papier » demande finalement peu d’éléments, souvent très accessibles : avec un ordinateur, une imprimante et un photocopieur il est déjà possible de faire quelque chose. Mais tenir un projet éditorial à moyen ou long terme, en lui apportant des mises à jour régulières – une chose qu’exige le format web – cela demande des compétences techniques et éditoriales, ainsi que beaucoup de temps, ce que n’ont pas toujours les lycéens et les étudiants.

D’autre part, et au terme d’une année de discussions que nous avons organisée au sein de notre réseau sur ce sujet, il me semble que les rédactions jeunes conservent un fort attachement au papier. Les jeunes consomment des médias sur Internet, mais produisent majoritairement du papier car ces journaux-là conservent un aspect social intéressant : ils s’élaborent collectivement lors de réunions « physiques », permettent d’aller à la rencontre de ses lecteurs au moment de la distribution, s’échangent entre lecteurs…. Le papier reste favorisé, car les jeunes réalisateurs de médias ont aussi envie de contacts – ce qui semble plus compliqué à générer via le web, support dématérialisé.

À l’inverse, quels sont les avantages que mettent en avant les médias jeunes ayant effectué une conversion numérique ?

Le premier élément positif est l’élargissement de leur audience. Il s’agit cependant d’un vrai défi à relever, car ce lectorat élargi n’est pas tout à fait le même que leur lectorat « traditionnel » qui correspond à la fac, au lycée… Il faut donc être capable de le redéfinir, et d’adapter en conséquence sa ligne éditoriale. Un autre avantage est bien évidemment la possibilité de partager son contenu sur les réseaux sociaux, pour faire du buzz autour de sa publication.

Par ailleurs, le format web permet de réduire considérablement les coûts de production du journal en éliminant le poste d’impression, souvent très lourd à assumer.

Enfin, le web peut constituer un facteur de pérennisation du projet, dès lors qu’il est porté par une équipe qui a su transformer son projet éditorial sans s’éloigner de son public. La dématérialisation n’est alors plus un obstacle, elle contribue à rendre le média pérenne, en élargissant le cercle possible des contributeurs.

Selon vous, est-il possible de concevoir une complémentarité entre supports physiques et supports numériques ?

Cette complémentarité est un axe intéressant, à condition que l’on ne se contente pas simplement de mettre en ligne les articles publiés dans la version papier ; il faut proposer des « extensions » spécifiques au web, avec des rubriques différentes, des versions des articles enrichies, des papiers non publiés etc. – par exemple sur le modèle de ce que font Contrepoint ou Europa. Cette complémentarité peut aussi passer par le fait de proposer des rubriques actualisées plus régulièrement que ce que ne permet le format papier. C’est particulièrement intéressant pour les médias étudiants qui peuvent ainsi diffuser les informations des autres associations de leur campus de manière beaucoup plus régulière – par exemple, un agenda culturel local.

Dans cette dimension de complémentarité, il ne faut pas oublier les réseaux sociaux : beaucoup de journaux jeunes ont leur page Facebook, ce qui permet de créer une dynamique et de se constituer une « communauté » de lecteurs.

Malgré tout, le contact direct reste le meilleur moyen de connaître son lectorat : l’intérêt de conserver une publication papier et d’aller la distribuer, tout en publiant sur Internet, c’est aussi de ne pas le perdre de vue.

Jets d’encre soutient le projet Youthmedia France. Pourriez-vous présenter ce projet en quelques mots et préciser ce qu’il se propose d’apporter aux médias jeunes ?

Youthmedia est un réseau social de journalistes jeunes, une plateforme d’échanges qui permet de capter et de diffuser des contenus. Il est possible d’y avoir recours par exemple si l’on cherche une photo pour illustrer un article.

Il s’agit d’un projet né au niveau européen, qui se décline ensuite dans plusieurs pays – avec plus ou moins de succès. En France, l’outil n’est pas entièrement abouti, mais il est parfaitement opérationnel, il existe et il est possible de s’en saisir.

 

Cet article fait partie du dossier Les médias étudiants et le web

Journaliste indépendant, Francis Pisani tient depuis 2004 sur le site du Monde.fr le blog Transnets.net, consacré aux technologies de l’information et de la communication et à leur évolution. Il est co-auteur, avec Dominique Piotet, de l’ouvrage Comment le web change le monde. L’alchimie des multitudes (Pearson).

L’une des principales évolutions du web ces dernières années a été de permettre aux internautes d’être acteur et de produire eux-mêmes leur contenu (blogs, commentaires, écriture collaborative). Quel impact cela a-t-il eu sur les médias ?

C’est un changement fondamental, que l’on pourrait formuler en parlant d’une « perte du monopole du microphone » pour les médias. La possibilité d’intervenir existe depuis longtemps, par le courrier des lecteurs, ou par les questions que les auditeurs posent à l’antenne, mais c’est dans un cadre contrôlé, où une sélection peut se faire. Ces barrières sautent avec l’internet. 99 % des plus grands médias hébergent des blogs, qui permettent d’adopter un ton différent et laissent libre cours aux commentaires. La plupart des journalistes, même s’ils choisissent d’effectuer un filtrage des commentaires sur leur blog, laissent parler tout le monde, rejetant uniquement les messages à caractère injurieux ou contenant des attaques personnelles.

C’est un premier pas vers l’émergence d’un journalisme citoyen, ou d’une forme de journalisme mixte où le travail de rédaction n’est plus effectué uniquement par les journalistes. À cela s’ajoute le fait que l’information peut être accessible à tout un chacun par d’autres biais que les médias, par Twitter notamment, dont une récente étude a souligné le fait qu’il s’agissait d’un support d’information plus que d’un réseau social.

Pensez-vous qu’aujourd’hui les médias ont su tenir compte des possibilités nouvelles offertes par le web ?

Il s’agit d’une réelle difficulté. Les médias ont beaucoup de mal à accepter ces nouvelles données, traînent des pieds pour les intégrer et, quand ils le font, le font mal. Le poids de la tradition journalistique pèse lourd sur l’ouverture aux nouvelles possibilités.

Les grands médias, au moment de créer leur site, ont essayé au départ de donner une autonomie aux équipes en charge du développement, mais ont finalement cherché à reprendre le contrôle, ce qui dans certains cas a entraîné le départ de celles-ci, qui sont allées créer leur pure player (média présent uniquement sur le web). En Espagne par exemple, les équipes d’El Mundo sont parties créer Soitu.es (aujourd’hui disparu).

Parmi les initiatives françaises de pure players l’on peut mentionner Rue89, qui conserve une conception rigoureuse du journalisme, ou Mediapart, dont la particularité est d’avoir fait le choix d’un modèle payant. LePost puise dans la logique du web, en permettant facilement à chacun de poster des articles, la rédaction ayant à charge de les vérifier, de produire elle-même des articles et d’organiser tout cela. C’est un outil expérimental à améliorer, principalement centré sur le buzz et l’actualité people et qui pourrait être réadapté sous un angle rédactionnel différent.

Les pure players ont aujourd’hui le potentiel pour dépasser les médias traditionnels. LePost génère plus de trafic que les sites de Libération ou du Nouvel Observateur. Aux États-Unis, l’audience de Huffington Post a dépassé celle du site du Washington Post.

Selon vous, lorsque l’on crée un média sur le web, quelles sont les problématiques dont on doit tenir compte, que ce soit en termes de recherche d’un modèle économique ou de spécificités du modèle rédactionnel ?

En ce qui concerne la dimension économique, il n’y a pas encore de modèle clair. Il s’agira très certainement de modèles mixtes. Rue89 par exemple tire une bonne partie de ses revenus d’activités parallèles d’agence web ou d’organisations de formations. Il est clair que les médias sur le web ne pourront se financer uniquement par la publicité, car celle-ci, au fur et à mesure qu’elle peut s’afficher sur un nombre croissant de sites (pas seulement ceux des médias d’information), rapporte moins à chacun d’entre eux ; il y aura donc toujours un effet de baisse de la valeur relative de la publicité. La plus grande difficulté est de financer la production d’informations et la réalisation d’enquêtes, de reportages. Une des hypothèses est d’avoir recours à des fondations. On cherche encore pour l’instant, mais il ne faut pas oublier que la presse a mis cent ans a trouver son modèle de fonctionnement.

En ce qui concerne l’adaptation rédactionnelle, le journalisme doit remettre en cause son modèle et ne pas s’en tenir à ses certitudes. Son rôle est amené à être repensé à différents niveaux et il pourrait notamment évoluer vers un travail de « mise en ordre du chaos ». Outre le travail de production de l’information et de vérification des informations postées par des utilisateurs, le rôle du journaliste pourrait être de rassembler informations et articles sur un sujet, d’en proposer une synthèse et d’indiquer les liens, pour « mettre de l’ordre dans le chaos » en organisant ce qui est disponible.

Quelles sont les évolutions du web que l’on peut voir à l’œuvre et dont les médias devront tenir compte ?

Une théorie formulée par Nova Spivack affirme que les cycles sur le web sont d’une durée de dix ans, et l’on est aujourd’hui dans la phase descendante du web 2.0 – marqué par la dimension sociale et la puissance de recherche offerte par Google – pour entrer dans quelque chose de nouveau, qu’il est encore difficile d’indiquer. On voit émerger une nouvelle étape, centrée sur la combinaison du web, des mobiles et des réseaux sociaux. Il n’est pas possible de faire l’économie d’une réflexion de la présence sur ces supports, le tout étant de savoir comment faire le mix entre eux.  

Dans cette perspective, Facebook est appelé à devenir la nouvelle entreprise phare et une des questions de fond est la maturation des réseaux sociaux, dont on ne sait pas encore se servir. Twitter était au départ un système qui permettait de raconter des anecdotes et il est maintenant utilisé – évolution que connaît également Facebook – pour trouver des informations. Un autre enjeu étant d’apprendre à gérer les informations que l’on reçoit, entre celles qui nous parviennent par des échanges personnels, celles qui sont diffusées par les listes auxquelles on est inscrit, celles qui tombent sur nos flux RSS et celles que l’on trouve sur les réseaux sociaux.

 

* Cet article fait partie du dossier Les médias étudiants et le web


Crédit photo : tendencies / flickr.com

Soyons sociaux
Réagir c'est agir