Les médias étudiants ont-ils quelque chose à dire ? – 29 avril 2007

INTERVENANT : Thomas Rogé, directeur de la Maison des Initiatives étudiantes
ANIMATEUR : Emmanuel Lemoine, membre d’Europa et relais associatif volontaire Animafac à Nantes

Il existe une convergence entre les médias étudiants, si l’on met de côté le Web. Car même si il existe aujourd’hui des outils permettant de créer de bons sites, ces derniers n’ont pas encore acquis beaucoup de visibilité.
Thomas Rogé préfère donc en rester à une définition classique des médias : « celui qui porte un message, une parole en suivant le schéma un vers plusieurs. » Les sites Internet ne répondent pas à cette définition car ils sont plus dans le schéma « tous vers tous », puisqu’il s’agit le plus souvent de systèmes collaboratifs permettant à chacun d’enrichir les articles et d’interagir.

 

La question de ce débat, « les médias étudiants ont-ils quelque chose à dire ? » peut paraître provocatrice. Thomas Rogé estime néanmoins que l’on peut se poser la question lorsque l’on revient sur l’histoire des médias étudiants. Au départ cantonnée à la presse écrite, la presse étudiante est depuis longtemps perçue comme un média portant une parole politique, un moyen de contestation des élites, mais aussi des médias traditionnels. Ils seraient porteurs d’une mission : modifier la société.
Jusque dans les années 1970, les médias étudiants se présentent comme des auto-organisations supportant des mouvements politiques : c’est le cas, par exemple, des maoïstes. Ils adoptent également des revendications « marxistes » de lutte contre l’idéologie dominante : au moment de la libération des ondes, on perçoit ainsi une place importante des étudiants. Après les années 1970, les médias étudiants s’assagissent et se tournent vers des « médias de projets ».

On peut, aujourd’hui, distinguer 3 types de médias étudiants :


Les « vrais » médias, tournés vers la transmission d’un message de un vers tous, proche de la notion classique du journalisme
Les médias « de projet », aujourd’hui les plus nombreux, qui veulent créer un journal en espérant y trouver une reconnaissance sociale. Le média est créé pour des raisons personnelles : une envie de faire de la PAO, d’écrire…
Les médias « supports » : le journal est utilisé pour faire connaître les activités d’une association. On n’est plus, alors, dans de la production d’information mais dans le management d’organisation.
Ces définitions ne sont pas imperméables : il arrive que des médias soient créés pour plusieurs de ces raisons, voir les trois en même temps. Mais la démarche d’origine a son importance. Lorsque il s’agit d’une démarche de projet, le journal est plus conçu comme un objet pratique et technique qui n’aura pas forcément d’intérêt pour le lecteur. C’est presque une démarche égoïste : le rédacteur / concepteur va réaliser son support sans se préoccuper de savoir s’il répond à une attente du lectorat.

 

Un média étudiant est toujours traversé de tensions et d’opposition qui lui permette d’avancer. Globalement, on peut distinguer 9 « tensions » communes médias étudiants :
Individuel / collectif : l’individu trouve un certain épanouissement dans un travail avec un groupe qui lui permet de confronter ses idées à autrui.
Spontané / institutionnel : le désir instinctif de s’exprimer et de créer se trouve très vite freiné par le poids des structures (fonctionnement démocratique de l’association, territoire de diffusion…)
Ludique / civique : il y a à la fois un plaisir à prendre la parole et une responsabilité à prendre des positions qui permettront de faire évoluer une situation dont on n’est pas satisfait.
Imitation / innovation : les apprentis journalistes sont à la fois tentés par les modèles « classiques », l’envie de se lancer sur les traces de plumes et journaux reconnus et admirés, et l’envie de sortir des sentiers battus pour imposer à tout prix un style différent (émissions de radios en Slam, journaux muraux ou écrits à la main…)
Narcissisme / curiosité : les médias étudiants sont partagés entre la volonté de mettre en valeur leur communauté, de parler de choses personnelles, et la volonté de découvrir l’autre, de connaître des mondes différents.
Proximité / méconnaissance du lectorat
Autonomie / dépendance
Droits / responsabilité

 

Pour Thomas Rogé, les médias étudiants français relèvent plus, aujourd’hui, du « managerisme » autour d’un projet que d’une presse de revendication ayant vocation à changer la société.
Thomas Rogé fait circuler des journaux étudiants américains parlant du 11 septembre. Aux Etats-Unis, la presse étudiante est très importante. Très institutionnalisée elle peut faire l’objet d’évaluations, s’inscrire dans un cursus, mais elle joue en même temps pleinement son rôle de contre-pouvoir : des scandales ont déjà été révélés par des journaux étudiants, ils ont déjà fait « tomber » des administrations. Ce rôle tient peut-être à l’importance accordée à la libre expression, qui est inscrite dans le Premier amendement. Les médias étudiants américains sont en partie autofinancés, grâce à la vente du journal et de produits dérivés, mais bénéficient également d’aides.

 

DÉBATS AVEC LA SALLE


Pourquoi les médias étudiants sont-ils trop sages ?

Un associatif souligne qu’en France, il existe une certaine ringardisation du politique qui fait que les médias ont tendance à se lancer dans une presse moins extrême, moins tranchée.
Thomas Rogé voit là un paradoxe : si le rejet du politique est réel, on constate néanmoins une envie forte de s’engager. Cette contradiction fait que les jeunes s’impliquent aujourd’hui beaucoup plus dans les associations que dans les mouvements politiques. Il met par ailleurs en garde contre les médias généralistes qui, en cherchant à s’adresser à tout le monde, finissent par ne s’adresser à personne. Il ne faut pas confondre pluralisme et neutralité : on peut très bien rapporter des points de vue tranchés que l’on mettra ensuite en perspective avec des positions opposées. Chacun peut ainsi se forger sa propre opinion. Pluralisme ne veut pas non plus dire prosélytisme, i.e. convaincre un lecteur d’une idéologie, mais un journal ne peut pas être toujours neutre.

La salle s’interroge sur les risques financiers d’une prise de position tranchée : les partenaires ne risquent-ils pas de refuser des financements si le journal ne fait pas preuve de neutralité ?
Pour Thomas Rogé, il y a un équilibre à trouver dans le degré de compromission que le média est prêt à accepter. Diversifier les partenaires peut permettre une plus grande liberté éditoriale qu’avec un financeur unique.

 

La spécificité des médias étudiants et leur rapports avec leur lectorat.

 

Le média Internet, qui permet justement à tous de s’exprimer, de prendre position et de faire du militantisme ne change-t-il pas, justement la donne en permettant, à la fois, le tous vers tous, et évitant, en plus, la pression des financeurs ?
Pour Thomas Rogé, la question de la spécificité étudiante se pose d’autant plus avec l’avènement d’Internet. La voix étudiante apporte-t-elle vraiment une plus value ?
Les réponses de la salle fusent : les étudiants sont un réseau plus efficace et présentent une autre vision du monde ; c’est un média de pair à pair, des étudiants qui s’adressent aux étudiants ; la presse écrite est devenue élitiste, les médias étudiants sont une alternative.

 

Les associatifs présents s’interrogent sur le rapport qu’ils entretiennent avec leur lectorat. Alors que certains affirment qu’ils se mettent à la place de leurs lecteurs lorsqu’ils choisissent des sujets, d’autres s’interrogent sur le fait de savoir s’ils n’imaginent pas ledit lectorat en fonction de leur propre personne.
Se pose également la question de savoir comment obtenir des retours des lecteurs. Les représentants d’Europa (Nantes) ont mis en place des questionnaires : l’un sur la notoriété du journal, l’autre sur son contenu.

 

Tous affirment en tout cas produire une actualité différente de celle des médias classiques, soit qu’ils pensent avoir plus de liberté dans le choix de leurs sujets, soit qu’ils cherchent des angles différents, plus jeunes.

 

Pour les représentants des Radios Campus, la question de quel lectorat toucher ne se pose pas vraiment : plus on prend plaisir à parler d’un sujet, plus le public le ressentira et adhèrera. Le choix des sujets ne se fait donc pas en fonction du public mais de l’envie des rédacteurs. Le traitement fait à l’information reste, par ailleurs, différent de celui d’autres médias radiophoniques : n’ayant pas ou peu de publicité, les Radios Campus prennent plus le temps de creuser leurs sujets.

 

Être un média étudiant apporte-t-il une valeur ajoutée ?

 

Oui, selon certains, car cela permet de s’inscrire dans un territoire bien défini.
Pour Thomas Rogé, il est difficile de définir un média étudiant. Selon le sociologue Pierre Bourdieu, il n’existe même pas assez de caractéristiques pour définir une classe étudiante. Certains se disent médias étudiants car ils sont écrits par des étudiants, d’autres parce qu’ils sont lus par des étudiants. Lénine, lui, définirait un média étudiant comme celui qui ferait émerger un esprit de classe étudiante. L’identité du média étudiant repose donc plus sur le territoire dans lequel il s’inscrit que dans ses rédacteurs ou lecteurs. En cela, il est dommage que de plus en plus de médias étudiants soient gratuits aujourd’hui. Être un média payant, c’est partir à la rencontre de son lectorat, tenter le convaincre, tisser du lien.
Tous ne sont pas d’accord : des associatifs, responsables de médias étudiants gratuits, jugent en effet que l’identité d’un journal repose sur son contenu, non sur son caractère payant. Partir à la recherche d’adhérents, payants ou non, relève par ailleurs de la même démarche.

 

En conclusion


Thomas Rogé exprime son sentiment que, en raison des critères de territorialité évoqués, les médias étudiants ont une place particulière dans le paysage médiatique. Il est cependant difficile de conquérir un lectorat et donc primordial d’être dans une sphère où l’on est entendu, ou l’on a des moyens de savoir si l’on touche un public et lequel.

 

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