Outreach culturel, revitalisation de ghettos noirs, lutte contre l’homophobie, web sites politiques

INTERVENANT :
Frédéric Martel, écrivain et journaliste, artisan du PACS, animateur et producteur sur France culture, maître de conférences à Sciences-Po Paris sur les industries culturelles.

Lorsqu’il a été attaché culturel à l’Ambassade de France aux États-Unis, Frédéric Martel a silloné le pays. Il souhaite nous parler de quatre organisations américaines différentes des modes d’organisation classiques de la société civile que nous pouvons observer en Europe.

1. LA REVITALISATION DES QUARTIERS NOIRS

The point community development corporation dans le south Bronx à New York.

 

Emeutes. Le Bronx est l’un des cinq districts à New York, c’est là où est né le rap. C’est là aussi où ont eu lieu en 1977 de grandes émeutes après une panne d’électricité. Ces émeutes sont la suite d’une longue série qui ont marqué l’histoire des Etats-Unis. A Watts, un quartier du Sud de Los Angeles où vivent majoritairement des Afro-américains, des émeutes ont éclaté en 1965. Alors que parallèlement le président Johnson venait de faire adopter une loi pour les droits des noirs. Bilan : 200 morts, 4000 personnes mises en prison, 200 000 bâtiments détruits. C’est un parallèle un peu triste. Johnson n’a pas la cote en France parce qu’on l’identifie à la guerre du Vietnam, mais en termes d’éducation et de droits des noirs, c’est celui qui est le plus à gauche depuis Roosevelt. Visiblement, affirmer les droits des noirs ne suffisait pas pour éteindre les émeutes.
Suite à l’assassinat de Martin Luther King en 1968, d’autres émeutes ont éclaté, suivies d’une tous les étés jusqu’en 1977. En 1977, Jimmy Carter marche au milieu des décombres, des hélicoptères tournoyant au-dessus de lui, et il dit « on ne peut plus rien faire ». C’est la fin de la gauche rooseveltienne. Carter transfère la responsabilité de l’intégration et la mobilisation contre les inégalités sur les populations noires elles-mêmes. C’est la naissance des CDC.

The Point est un bâtiment avec plein de graphitis. En anglais « communauté » signifie « quartier ». Ce CDC (community dévelopment corporation) est un établissement à but non lucratif qui n’est ni public, ni privé : un tiers secteur spécifique aux Etats-Unis. L’Etat ne s’en occupe pas, le marché ne s’en occupe pas non plus. Sont désormais responsables les habitants eux-mêmes. Ils vont prendre en charge « l’office HLM », la police locale, les écoles, les systèmes sociaux, et véritablement la revitalisation des quartiers. Recettes des parcmètres, taxes et impôts vont revenir à la structure, qui gèrera les loyers des HLM, le budget incendie etc. Ce système est amplifié sous Reagan, et redéfini dans un sens ethnique.

Le bilan est très variable selon l’endroit : les grands CDC à New York (Brooklyn, Harlem), ou dans le centre ville du Missouri ont bien marché. A Detroit (ville à 95% noire), ça n’a pas du tout marché. Aucune source de revenus n’existe pour les CDC de Detroit, qui ne parviennent pas à récolter d’impôts, la ville sombre tous les jours un peu plus.
La grande avenue 8 miles, que nous connaissons grâce au film de Eminem, constitue la limite entre Détroit et 9 miles, un des quartiers voisins les plus riches, constitué d’une écrasante majorité de blancs.

L’Etat reste en retrait. Ce qui est intéressant est que l’Etat reste en retrait. 125 millions de dollars de subventions à la culture sont octroyés chaque année aux Etats-Unis, contre 200 millions pour la ville de Paris seulement. En même temps, tous les orchestres, tous les centres culturels sont financés par des philantropes aux Etats-Unis, qui versent 250 milliards de dollars par an. En sachant que si vous donnez 1000 dollars, vous ne financez que 650 dollars de votre poche car l’Etat vous reverse 350 dollars d’exonérations fiscales. Si on fait la somme de ce manque à gagner fiscal, les financements publics indirects aux Etats-Unis pour la politique culturelle, l’école, et la politique sociale équivalent aux financements publics directs en France. L’Etat est là mais il ne décide pas, il ne donne pas de fonds directement.

Ce système a permis des formes d’intégration parfois tristes et parfois formidables. La population noire aux Etats-Unis est constituée d’un tiers de classes moyennes, un tiers de classes populaires, et un tiers de ghettos. Ce n’est pas un échec total.

« To empower ». C’est le maître mot de ce système : donner le pouvoir aux individus pour se sortir de la misère, faire de la culture, protéger leur sécurité.
500 000 fondations financent cette revitalisation . Un tournant a eu lieu dans les années 70 au sein des fondations : elles finançaient jusque là des musées européens, et se sont mises à financer des petits groupes de rap et de folk. La priorité devient la revitalisation des quartiers noirs.

Centre et périphérie. En France c’est dans les banlieues qu’ont lieu les problèmes. Aux Etats-Unis, on a un départ des blancs dès les années 50 du centre ville vers les banlieues : les suburbs et les ex-urbia (à 100 km du centre ville). Orange county, zone très chic où vivent toutes les stars, se situe à 100km du centre ville de Los Angeles par exemple. Et à l’intérieur des villes, se situent les « inner ghettoes ». Les villes se seont construites de manière inverse en France et aux Etats-Unis. Les centre-ville de Huston, Chicago, Miami, Pittsburgh, Cleveland sont complètement désaffectés, il ne fait pas bon s’y promener le soir.

2. AMERICAN FOR THE ARTS

American for the arts est un lobby très puissant, dont le siège est à Washington. L’organisation est financée par des dons. Elle compte 200 000 militants sur le terrain partout aux Etats-Unis, capables en 24h d’envoyer 2 millions de lettres. Sa structuration est basée sur une entité nationale, une entité par Etat et une entité par ville : les « brand » (« branches »). Mais elle n’est pas pyramidale : chaque entité est autonome au local. Si un maire ou un directeur de centre culturel veut couper un petit budget dans le théâtre d’un patelin, les militants vont se mobiliser pour l’empêcher.

Si des oeuvres sont censurées parce que considérées blasphématoires ou non morales (le travail de la photographe Nan Goldin auprès de marginaux et du monde de la nuit, ou Piss Christ, la phtographie controversée d’Andres Serrano), le gouverneur reçoit 400 000 lettres de la part des militants. Il réfléchit un peu plus à ce qu’il va faire, s’il ne souhaite pas perdre la prochaine élection. Ce qui est vrai est qu’en face existent autant de lobbies qui défendent le Christ, l’Amérique. C’est un rapport de forces constant.

3. HUMAN RIGHTS CAMPAIGN

Human rights campaign est un lobby de défense des droits des lesbiens, gays, bi et trans aux Etats-Unis. Une ambivalence forte existe aux Etats-Unis, qui est le premier pays au monde de protection des gays, la matrice de tous les mouvements LGBT qui sont nés par la suite sur le globe et ont diffusé cette contre-culture mondiale ; mais où une homophobie relativement dure persiste. La sodomie était encore interdite il y trois ans dans le Texas. Le discours de certains sénateurs américains républicains est proprement inadmissible. C’est un pays dans l’excès à tous égards.

Human rights camaign, reconnaissable à son signe « égal » en jaune, est soutenur par de grands avocats du pays, et financé par de grandes entreprises. L’organisation compte de bureaux dans toutes les villes des Etats-Unis. Comme les deux organisations citées précédemment, elle sait envoyer des millions de lettres et d’e-mails quand il le faut, organiser des manifestations. Mais elle a la particularité de développer deux armes intéressantes.

Des fondations dans tous les Etats. Leur objectif n’est pas du tout la question gaie. Elles souhaitent seulement que leur logo soit visible, et pouvoir interdire l’accès à d’autres financeurs homophobes. Le Tennessee, pourtant en pleine Bible belt, voit ainsi tous ses spectacles, toutes ses biliothèques arborer ce logo.

Des formes d’action très modernes. Leurs actions sont très pragmatiques, au cas par cas. Les militants accepteront dans un Etat de ne pas défendre le mariage gay, mais de défendre le PACS, parce qu’il a plus de chances d’aboutir. Petit à petit, des victoires sont ainsi remportées. Le mariage gay est ainsi possible dans le Massachussets, au moins pour les 6 années à venir.

4. MOVE ON . ORG

Move on est une organisation politique. Elle a été créée au moment de l’affaire Monica Lewinski pour sortir de ce débat (« to move on »), et parler des vrais problèmes de l’Amérique.

Le statut « asso loi 1901 » en France équivaut au statut « 501 C3 » aux Etats-Unis. Il sagit d’organismes à but non lucratif, pour lesquels les dons font bénéficier aux donateurs d’une défiscalisation de 35% (à l’image des CDC cités plus haut).

Move on est quant à elle une organisation à but non lucratif sous le statut « 501 C4 » : elle peut faire du lobby de façon déclarée, mais n’est pas défiscalisée. Elle compte 700 000 membres et a mené une campagne anti-Bush lors des dernières élections présidentielles.

Un militantisme « backyard ». En France on ne voit pas une mobilisation de terrain comme on peut la voir aux Etats-Unis. Les militants de Move on font du porte à porte dans toutes les maisons de l’Etat concerné, et du militantisme « backyard » : dans le jardin, l’arrière-cour des maisons, ils mènent des « kitchen table discussions ».
Durant la campagne, tous les militants font un dîner chez eux. Tout le monde vient et paye 10 dollars à la personne qui accueille, et les fonds sont reversés à Move on.org.


QUESTIONS DANS LA SALLE

Les CDC. Comment des populations dans la misère peuvent-elles s’autogérer ? N’ont-elles pas déjà toute leur énergie à consacrer à leur survie ?
La pauvreté n’empêche pas aux populations de se mobiliser elles-mêmes. Ce qu’elles ont commencé par mettre en place sont des « after school programs » : des activités pour les enfants entre 15h et 19h, car l’école ferme tôt et les parents rentrent tard. Les petits sont livrés à eux-mêmes si ces programmes n’existent pas. Tous les CDC, mais aussi les églises vont contruire des programmes d’activités (sport, arts, aide aux devoirs…). De nombreux seniors et retraités sont engagés dans ces structures-là. L’idée des CDC est vraiment de donner aux gens qui essaient d’organiser les choses les moyens de le faire. Et puis la structure, le CDC, fait son dossier auprès des fondations, et trouve pas mal de financements.

Les exonérations fiscales existent aussi en France. Comment expliquer que les dons soient pourtant beaucoup plus développés aux Etats-Unis ?
La culture philantropique américaine existait avant les mesures fiscales, elle est liée à la culture protestante et au rapport à l’argent qui prévaut aux Etats-Unis. La France catholique n’a pas du tout cette tradition.
Les systèmes américain et français sont très différents et l’un est peu applicable à l’autre. Le capitalisme américain fonctionne beaucoup sur une base locale, comme l’a analysé Weber. Une entreprise à Cleveland va donner beaucoup d’argent au quartier noir pour rassurer et fidéliser ses salariés, qui habitent en majorité le quartier noir.
C’est un capitalisme de confiance : les 2-3 fondations d’un même patelin gèrent ensemble un musée revitalisent ensemble un quartier. Leurs entreprises ou leurs entrepreneurs signeront ensuite des accords ensemble.

Les Etats-Unis sont un pays d’immigration et il n’est jamais question de dire aux noirs « rentrez dans votre pays ». Mais on note que dans la rue, groupes de blancs et groupes de noirs ne se mélangent pas
La question noire aux Etats-Unis est avant tout une question sociale. Mais 80% d’une classe d’âge rentre à l’université, contre 50% en France. C’est un modèle basé sur l’affirmative action géographique et ethnique. Si l’on voulait comparer la situation des beurs en France, il faudrait plutôt comparer à la communauté latino, qui ne parle pas la même langue et n’a pas la même religion que les WASP américains.

 



 

Biographie de l’intervenant

Écrivain et journaliste, Frédéric Martel a été chargé du livre à l’ambassade de France en Roumanie (1990-1992), chargé de mission au ministère de la Culture (1992-1993), collaborateur de Michel Rocard (1993-1994), puis rédacteur en chef de la revue intellectuelle de la CFDT (1995-1997, auprès de Nicole Notat). En juin 1997, il est nommé conseiller au cabinet de la ministre de l’Emploi et de la Solidarité, Martine Aubry (1997-2000). Il fut ensuite conseiller du président de l’EHESS, Jacques Revel (2000-2001) avant d’être nommé attaché culturel à l’Ambassade de France aux États-Unis (chef du service de coopération universitaire et d’action culturelle, en poste à Boston, 2001-2005). Il est docteur en sociologie (EHESS) et titulaire de quatre masters en sociologie, philosophie, droit et science politique. Frédéric Martel est l’auteur de cinq livres dont Le Rose et le Noir, Les Homosexuels en France depuis 1968 (Le Seuil, 1996). Il collabore à de nombreux journaux et magazines. Il est l’auteur récemment de Theater, Sur le déclin du théâtre en Amérique (La Découverte) et d’un ouvrage d’ensemble sur le système culturel américain, De la Culture en Amérique (Gallimard, novembre 2006). Il anime chaque samedi matin sur France Culture, « Masse Critique, le magazine des industries culturelles et des médias » et enseigne à Sciences-Po Paris un cours sur les industries culturelles. Depuis octobre 2007, il dirige la rédaction du portail des livres et des idées, http://www.nonfiction.fr/

 

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