O, G, M. Qu’en est-il vraiment de ces trois lettres qui font couler tant d’encre ? A l’occasion de la sortie d’un règlement européen sur l’étiquetage des OGM et de la plus que probable levée du moratoire sur le maïs BT 11, retour sur l’actualité de ces petits organismes qui n’ont pas fini de défrayer la chronique.

L’identification en 1973 du plasmide TI dans la bactérie Agrobacterium tumefaciens ne vous évoquera sans doute pas grand-chose. Aussi microscopique soit-elle, cette découverte n’en marque pas moins le début d’une nouvelle ère pour la science, même s’il faudra attendre 1983 pour prendre l’entière mesure de cette révolution. Nouvelle année charnière, bénite pour certains, maudite pour d’autres, 1983 voit en effet ce que d’aucuns nomment déjà le « génie génétique » accoucher en fanfare de la toute première plante transgénique, sous la forme d’une petite pousse de tabac.

Emulation. Déchaînant les passions au sein de la communauté scientifique, la nouvelle peine cependant à enthousiasmer un grand public plus que sceptique face à la bien malingre révolution à trois feuilles qu’on lui exhibe fièrement en Une de tous les JT. Manque de magnésium ou chaleur excessive des plateaux télé, force est de constater que cette première transplant n’évoque a priori que de très loin la prodigieuse avancée scientifique dont tout le monde parle alors. Mais ce relatif échec médiatique n’est en définitive rien à côté de l’émulation scientifique générée par cette première mondiale : en moins de deux ans, les expériences à connotation génétique se multiplient un peu partout, pour aboutir en 1985 à la mise au point de la première plante transgénique… résistante aux insectes. Puis vient 1987 et la « sortie » d’une plante résistante aux herbicides. Le rendez-vous raté de 1983 est définitivement balayé et un élan scientifique majeur, que la revue Science n’hésite alors pas à comparer au boom du radium dans les années 1920, est en passe de gagner tous les laboratoires occidentaux.

Malheureusement, divers scandales alimentaires surviennent alors que les développements des premiers maïs GM sont testés grandeur nature aux Etats-Unis. Poulet à la dioxine et ESB ont en quelques mois raison des efforts de communication déployés depuis plusieurs années par les grandes firmes spécialisées afin de rallier le grand public à la cause du « manger GM ». Les nombreux amalgames qui sont faits avec les farines animales témoignent de la mauvaise connaissance du public pour les OGM, dont les potentiels effets secondaires sur la santé humaine n’ont par ailleurs jamais été rigoureusement démontrés par quiconque. Pas plus d’ailleurs que leur éventuelle innocuité, les études épidémiologiques en la matière devant être menées sur le long terme.

Sélection. Depuis que l’homme cultive des plantes et élève des animaux, il les sélectionne et les fait évoluer afin d’améliorer leur productivité. Cette évolution, qui a pris la forme de croisements, de greffes, a permis de créer de nouvelles variétés ou races qui n’existaient pas spontanément. Il a cependant fallu attendre les années 1970 pour que les laboratoires s’emparent du champ de ces expérimentations et se mettent à explorer les bases moléculaires de la génétique. C’est ce passage de la serre à l’éprouvette qui aboutit aux premières créations d’OGM, que la réglementation européenne s’empresse alors de définir comme des  » organismes dont le matériel génétique a été modifié d’une manière qui ne s’effectue pas naturellement par démultiplication et/ou par recombinaison naturelles « . Le génie génétique fait officiellement son apparition et avec lui son cortège de promesses. Parmi elles, la possibilité de modifier ou supprimer certains caractères à l’infini, la transformation pouvant consister en l’apport d’une fonction nouvelle tout comme en la modulation d’une caractéristique déjà existante.

Précaution. Face aux incertitudes qui planent encore quant aux effets à long terme des produits transgéniques et en réaction à l’empirique doctrine américaine du trial and error, l’Europe a dès les années 1990 choisi de privilégier la précaution, en considérant tout risque encore hypothétique comme avéré et en prenant des mesures de protection à son égard. Bruxelles a concrétisé ce principe de précaution en limitant entre autres les possibilités de recherche « en plein champ », visant à observer le comportement en conditions réelles d’une nouvelle variété et à évaluer comment elle interagit sur l’environnement qui l’entoure. Aussi draconienne soit-elle, cette limitation ne supprime pas pour autant le risque d’une dissémination involontaire des gênes. Or, en l’absence de régime de responsabilité légale et du fait de l’impossibilité de s’assurer contre le risque OGM, un agriculteur conventionnel ne peut bénéficier d’aucun dédommagement financier en cas de contamination accidentelle par des OGM d’un champ à l’autre. D’où l’extrême circonspection par rapport à toute culture d’OGM en Europe, qu’elle soit à visée commerciale ou à un simple titre expérimental.

La récente sortie d’un règlement européen sur l’étiquetage des organismes génétiquement modifiés constitue une autre illustration de ce principe de précaution, et plus largement du profond décalage de vues entre l’Europe et les Etats d’Amérique du Nord sur la question des OGM. Frais émoulu de la Commission, ce règlement dispose en effet que tout produit destiné à la consommation humaine ou animale et contenant des OGM devra porter la mention « produit à partir de maïs génétiquement modifié » dès lors qu’il en contient plus d’un certain seuil. Soit 0,9% pour les produits contenant des OGM autorisés en Europe et 0,5% s’ils ne le sont pas, alors même qu’outre-Atlantique, l’étiquetage n’est pas obligatoire. Montréal a même publié le mois dernier une norme visant à encadrer un étiquetage volontaire, et prévoyant notamment que les produits pourront porter une mention « non modifié par génie génétique » s’ils contiennent moins de 5% d’OGM !

La réglementation européenne garantit ainsi de l’amont à l’aval des filières l’information des consommateurs et des utilisateurs en rendant obligatoire la traçabilité de la caractéristique transgénique. Du fait de ces contrôles particulièrement drastiques, les produits OGM peinent à s’imposer sur le vieux continent. Ainsi, les surfaces en OGM en vue de la consommation des récoltes demeurent-elles minimes : au total, moins de 100 hectares sur deux millions sont ainsi consacrés à la culture de maïs transgénique en France. Pour mémoire, les cultures OGM avaient atteint près de 15 000 ha en 1998. Leur recul témoigne bien de la prudence des agriculteurs et des différents gouvernements successifs en la matière.

Pression. Aux Etats-Unis en revanche, le principe de précaution le cède au très pragmatique trial and error. Bénéficiant d’une extrême clémence de la part des autorités sanitaires, les cultures OGM sont très importantes outre-Atlantique : un tiers du maïs, 50% du soja et près de 80% du coton en sont issus. Le pays possède donc d’énormes capacités de production en la matière et l’Europe élargie pourrait constituer un débouché de choix pour les 20 millions d’hectares d’OGM made in USA. D’où une pression toujours plus forte de la part de Washington pour ouvrir le marché européen aux semences et à l’alimentation transgéniques.

Le panel récemment mis en place au sein de l’OMC afin de trancher dans le conflit opposant l’UE aux Etats-Unis sur la question ne présage rien de bon pour l’Europe, puisqu’il est en train d’aider la Commission européenne à lever le moratoire sur les OGM instauré en 1999. Le sort de ce texte sera débattu début juin par la Commission, après que le Conseil européen des ministres de l’agriculture lui aura renvoyé la difficile décision d’assumer une telle levée, sur fond de polémique quant à l’autorisation d’importation du maïs transgénique suisse « BT-11 ».

Hésitation. Dans le sillage de la Californie, autoproclamée GMO free en 2002, le nombre de régions se déclarant « sans OGM » sur la base volontaire des agriculteurs augmente de plus en plus. Non seulement inquiets des risques de dissémination involontaire, ces derniers ont en outre fait massivement front contre les pratiques commerciales des grandes firmes d’OGM. La technologie dite du « Terminator » développée par la multinationale Monsanto fut ainsi particulièrement visée. Basée sur un système de brevet redoutable, celle-ci visait en effet à commercialiser un blé non reproductible qui aurait permis à la firme, à la manière de Microsoft, de s’adjuger la mainmise sur les semences concernées, en créant l’équivalent d’un logiciel incopiable que le paysan aurait été contraint de racheter chaque année.

Suscitant à la fois tollé médiatique et attaques frontales de la part des ONG compétentes, la mise au jour de telles pratiques n’a fait que renforcer l’extension d’un front du refus à l’échelle mondiale, le label GMO free ayant aujourd’hui gagné certaines régions d’Australie et même du Brésil, pourtant précurseur en matière de cultures transgéniques.

Suite à la nouvelle règle européenne sur l’étiquetage des OGM, Greenpeace appelle de son côté les consommateurs à devenir des « détectives OGM » , afin de « débusquer les horreurs transgéniques » dans les rayons des supermarchés. L’association dénonce également la grande lacune de la réglementation : la traçabilité a ses limites puisque les animaux nourris aux OGM et les produits issus de ces animaux échappent à l’étiquetage. Pour l’association France Nature Environnement, la réglementation s’avère « (…) dans l’état actuel encore insuffisante pour permettre un réel choix du consommateur ». Et d’ajouter qu’ « il est urgent que le législateur complète la réglementation, soit en obligeant l’étiquetage pour les animaux et produits animaux, soit en permettant un étiquetage positif pour les animaux et produits d’animaux nourris sans OGM ». Un autre chantier à ouvrir afin de nous permettre de vivre encore un peu sans OGM en Europe.

 

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