Le 25 novembre dernier, plusieurs chefs d’Etats africains étaient réunis à Ouagadougou (capitale du Burkina Faso) pour célébrer la francophonie, en présence de Jacques Chirac. Si des dossiers brûlants ont été largement évoqués à cette occasion, ceux relatifs à la liberté de la presse sur le continent, et particulièrement en Afrique occidentale ont été malicieusement ignorés.

 

Les journalistes ouest africains ne savent plus où donner de la tête : pas une semaine ne passe sans que des autorités administratives ou politiques ne viennent les contrarier dans leur volonté d’informer honnêtement et sans faux-fuyants leurs lecteurs, auditeurs.

 

Au cours de l’année dernière et également durant le premier trimestre de 2005, plusieurs médias et hommes de presse ont été durement frappés par des pouvoirs qui n’ont de cesse, paradoxalement, de clamer le caractère démocratique de leur régime. Plusieurs exemples sont là pour étayer ce triste constat.

 

Côte d’Ivoire. Les journalistes de la presse indépendante ivoirienne n’oublieront pas de sitôt ce jeudi noir du 4 novembre 2004. Ce jour-là, alors que rien ne présageait le drame, des hordes de jeunes voyous à la solde du régime ivoirien et communément appelés  » Jeunes patriotes «  ont entrepris de faire disparaître toute trace de journaux privés dans le pays. Tour à tour, des quotidiens connus pour la virulence de leurs critiques à l’égard du président Laurent Gbagbo, ont subi des destructions. Ce sont pour ne citer que les plus connus : 24 Heures, Le Patriote, Le Libéral Nouveau, Le Front, Le Nouveau Réveil.

Quatre mois après, trois des sept journaux concernés ne paraissent toujours pas. Si ces attaques contre la presse indépendante ivoirienne ont suscité émois et condamnations de la communauté internationale, nombre d’observateurs attentifs de l’actualité en Côte d’Ivoire n’en ont pas été surpris. Et pour cause, Laurent Gbagbo et ses partisans ne voyaient pas d’un bon œil la part importante accordée aux faits et gestes des ex-rebelles des Forces Nouvelles, dans leurs colonnes. Avant ce jeudi noir, le pays d’Houphouët Boigny (le premier président décédé en 1993) avait déjà, à maintes reprises, fait la une des médias internationaux. Situation sociopolitique chaotique oblige. Mais aussi en raison de la mort de Jean Hélène, journaliste de Rfi lâchement assassiné par un policier ivoirien, le 21 octobre 2003 et de la disparition de son compatriote Guy-André Kieffer dont on a aucune nouvelle depuis la mi-avril 2004. A-t-il été tué ou simplement détenu dans un endroit secret ? Nul ne le sait.


Burkina Faso. Contrairement à l’ex- journaliste du quotidien La Tribune, le mystère de la mort du journaliste burkinabé, Norbert Zongo, le 13 décembre 1998, a été en grande partie élucidé. Le journaliste, directeur de L’indépendant a eu le malheur d’avoir fourré son nez dans une affaire impliquant un proche du président Blaise Compaoré. En effet, Norbert Zongo menait des investigations au sujet de la mort de David Ouédraogo, chauffeur au service du frère du président du Burkina Faso. Pour brouiller les pistes et refermer aussitôt l’embarrassant dossier, le seul inculpé, qui n’est autre qu’un haut responsable de la garde présidentielle a écopé de 20 ans de prison, peine qu’il purge…dans son douillet salon.

 

Des exemples qui indiquent clairement que tous les sujets ne sont pas bons à évoquer dans la presse des tropiques, au risque de le payer de sa vie. Comme ce fut malheureusement le cas pour le journaliste gambien, Deyda Hydara, abattu de trois balles dans la tête, dans la soirée du 16 décembre 2004. Agé de 58 ans, celui-ci était directeur de publication et copropriétaire de l’hebdomadaire The Point et correspondant local de l’Afp depuis…1974. La police gambienne a annoncé l’ouverture d’une enquête. Mais Reporters Sans frontières (Rsf) dont il était le correspondant ne se fait guère d’illusion sur l’issue de cette enquête. Dans un communiqué  » Journalistes assassinés  » en date du 28 janvier dernier, la structure que dirige l’inoxydable Robert Ménard a vivement interpellé les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine (UA) sur cet énième assassinat de journaliste. Rsf qui a clairement précisé que l’enquête était au point mort s’inquiétait de l’attitude suspicieuse de la police gambienne.

 

Ailleurs, si les assassinats ne sont pas monnaie courante, les gouvernants ont d’autres astuces pour réduire au silence, les journalistes téméraires ou décourager toute velléité de dire tout haut ce que le peuple pense tout bas.

 

En effet, en Guinée Conakry, en Gambie, en Sierra Leone, au Togo, pour ne citer que ces quelques pays, la liberté de la presse reste un leurre.
Ces dernières semaines, Reporters sans frontières n’a eu de cesse de dénoncer les entraves au bon fonctionnement des médias indépendants. L’exemple du Togo est assez frappant : la mort du président Gnassingbé Eyadema a servi de prétexte aux nouvelles autorités pour museler la presse privée. En effet, entre le 7 et le 15 février dernier, dix radios et télévisions togolaises avaient été fermées manu militari pour officiellement, des  » raisons fiscales «  et/ou pour  » incitation à la désobéissance civile et à la révolte « . En réalité, ceux qui se sont illégalement emparés du pouvoir n’appréciaient pas que ces médias rament à contre-courant de leur coup de force. Heureusement, la supercherie a rapidement été découverte et unanimement condamnée par l’opinion nationale et internationale. Et deux semaines plus tard, la mesure a été levée.

 

Emprisonnements. Quant aux pays comme le Libéria ou la Guinée du général Lansana Conté, ils usent des mesures d’intimidation les plus variées pour faire peur aux plumes acerbes. Des journalistes sont régulièrement victimes de barbaries policières ou tout simplement mis aux arrêts en toute illégalité pour des délits souvent farfelus. On peut citer les récentes mésaventures de Lansana Sarr et Sotigui Koné. Le premier, reporter du quotidien gouvernemental Horoya a été violemment brutalisé par des policiers, alors qu’il couvrait une manifestation dans la capitale guinéenne. C’était le 14 février dernier. Non contents de l’avoir battu, les flics l’ont gardé au violon pendant plusieurs heures. Une dizaine de jours plus tard, ce fut au tour du second nommé, reporter au groupe de presse Le Lynx, de subir les foudres de policiers de la Brigade anticriminalité chargés des basses besognes par… une sœur d’un ministre du gouvernement Conté qui n’aurait pas apprécié que le journaliste  » se mêle de ce qui ne le regarde pas « .

 

Plus récemment, c’est le cas d’un autre journaliste de Sierra Leone qui constituait un motif de préoccupation pour Rsf, qui se bat sur tous les fronts. Il s’agit de Paul Kamara, directeur du quotidien For Di People, incarcéré pour avoir critiqué un peu trop ouvertementle président Tejan Kabah.

 

Les exemples sont donc légion sur le continent ; et jusqu’à présent rien ne semble dissuader ces empêcheurs d’écrire en rond de casser du journaliste. à moins que les organisations panafricaines avec à leur tête l’UA ne daignent prendre le taureau par les cornes en embouchant la même trompette que Rsf. Faire courber l’échine à tous ceux qui entravent sans raison apparente la liberté de la presse en Afrique. L’organisation exige, comme le prévoit la Déclaration de Bamako paraphée en 2000, des sanctions contre les pays qui violent massivement la liberté d’expression. En effet, la Francophonie prévoit un mécanisme de sanction des pays  » en cas de rupture de la démocratie ou de violations massives des droits de l’homme « . Ces sanctions vont de la réduction des contacts avec l’Etat concerné à leur suspension. Ce dispositif peut s’avérer efficace, comme ce fut le cas au Togo pour contraindre le président autoproclamé Faure Eyadema a passé par les urnes pour accéder au pouvoir.

 

Karim Wally Journaliste, ancien collaborateur du journal Le libéral nouveau* à Abidjan, actuellement étudiant à l’Institut français de presse (IFP).

 

*Créé par Abdoulaye Bakayoko, militant du RDR ivoirien, assassiné depuis dans des circonstances encore non élucidées, Le Libéral nouveau a cessé son activité le 4 novembre 2004, date du saccage de la rédaction par les Jeunes Patriotes.

 

ZOOM. Afrique : la presse indépendante en danger


L’année 2003 n’a pas été particulièrement bénéfique à la liberté de la presse en Afrique. Deux journalistes ont été tués en Côte d’Ivoire (dont le Français Jean Hélène), un troisième a probablement été exécuté en République démocratique du Congo (RDC). Les arrestations se sont multipliées et la presse indépendante est en voie de disparition dans plusieurs pays. Les guerres et conflits qui perdurent dans certains Etats sont pour beaucoup dans cette dégradation de la situation. En Côte d’Ivoire, au Liberia et à l’est de la RDC, les dangers se sont amplifiés pour les professionnels de la presse. Les armées régulières ou les milices à l’œuvre dans ces pays se sont montrés particulièrement menaçants envers les reporters de la presse locale ou internationale. Couvrir un conflit en Afrique s’avère de plus en plus dangereux. (source RSF)

 

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