Récemment publiée, une étude du CAELIF réalisée en partenariat avec SOS Homophobie, révélait qu’un étudiant francilien sur cinq considérait l’homosexualité comme pratique déviante. Au travers des statistiques, c’est un portrait de l’homophobie ordinaire qui se dessine. Président du Comité IDAHO*, enseignant à l’EHESS, mais surtout militant, Louis-Georges Tin évoque des chiffres équivoques et une situation qui n’évolue que trop lentement.

 

Simon Lhéritier, le responsable de l’enquête au CAELIF faisait part des difficultés rencontrées pour entrer dans plusieurs établissements scolaires. L’homophobie est-elle encore un tabou dans certaines écoles et universités ?

 

Dans la plupart des institutions, qu’elles soient dévolues à l’enseignement ou non, il est certain que l’homosexualité est un tabou. Il y a des sujets qui sont éliminés de facto. L’homosexualité fait partie de ceux-là. Et plus les institutions en question sont élevées dans la hiérarchie sociale, plus elles prétendent ne pas être homophobes. Même si cela ne reflète pas la vérité. Contrairement aux Etats Unis, par exemple, vous ne trouverez nulle part en France un seul professeur dispensant des cours sur l’homosexualité en ayant été recruté pour cela. L’homophobie, quant à elle, est bien présente. Invisible, mais présente. D’où ces nombreuses difficultés.

 

En 2011, quel rôle jouent les institutions ministérielles dans la lutte contre l’homophobie?

 

En France ? Un rôle insuffisant, mais un rôle croissant. La lutte contre l’homophobie fait indéniablement partie des droits de l’Homme et c’est donc le premier devoir des pouvoirs publics que de lutter contre cela. Ce dossier est souvent considéré comme un supplément d’âme. Or, le respect des droits de l’Homme n’est pas un supplément, mais un préalable. C’est la raison pour laquelle le Comité IDAHO interpelle chaque année les ministères en les exortant à faire leur devoir. En général, les ministères estiment qu’ils sont bien bons d’aider les associations, quand ils le font. J’estime pour ma part que les militants (qui sont tous des bénévoles) sont bien bons d’aider les ministères, car c’est d’abord aux autorités publiques d’oeuvrer pour le respect du droit, et notamment des droits humains. Evidemment, cela implique un renversement de perspective. Mais en inversant cet ordre, les choses peuvent changer de manière radicale. Ainsi, en 2010, plusieurs ministres ont répondu à l’appel du Comité IDAHO. Le 17 mai, Rama Yade a lancé un ambitieux projet de loi de lutte contre l’homophobie dans le milieu du sport. Le même jour, le ministère des Affaires étrangères a lancé un fonds de soutien de 200 000 euros à la lutte contre l’homophobie dans le monde. Roselyne Bachelot a, pour sa part, porté à notre demande, une requête auprès de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) afin que la trans-identité soit retirée de la liste des maladies mentales, comme l’a fait la France dès 2009. La ministre de la Justice a assoupli les conditions d’accès aux papiers pour les personnes trans. Tout cela reste insuffisant, mais nous travaillons dans l’espoir de voir le mouvement s’accroitre.

 

 

Sciences Po Paris ainsi que l’ENSTA se mobilisent et prennent clairement position en faveur de la lutte contre les discriminations homophobes . De telles initiatives peuvent-elles changer la donne ?

 

Incontestablement. Ces décisions sont des signaux qui contribuent à changer la donne. Il reste à espérer que l’ensemble des établissements d’enseignement supérieur fassent de même. Notamment que l’on ouvre des chaires pour enseigner les questions LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) dans les universités, car aujourd’hui, cela n’existe pas. Nous attendons que le ministère de l’Enseignement supérieur avance avec nous dans ce domaine.

 

Le résultat de l’enquête fait état d’une proportion importante de gens dont la perception de l’insulte homophobe reste à définir. Est-ce dû à un manque de sensibilisation ou une négation de la portée homophobe d’un propos ?

 

Les deux. En observant les livres et les programmes scolaires depuis le cours préparatoire jusqu’à la fin du baccalauréat, on ne trouvera aucune mention de la réalité homosexuelle. On peut tout à fait traverser l’ensemble d’un cursus sans jamais rien apprendre de concret sur l’homosexualité. Dans ce cas, un enfant est livré aux préjugés les plus ordinaires et aux idées reçues. Il n’y a, à l’heure actuelle, aucune parole  institutionnelle sur l’égalité homo – hétéro. Et tous les efforts des associations pour voir les programmes évoluer sont restés lettres mortes auprès du ministère de l’éducation nationale. Ce n’est pas par des circulaires que l’on enseigne mais par des programmes. Il y a effectivement un manque de sensibilisation. L’enquête révèle d’ailleurs que 19% des personnes interrogées se disent choquées de voir deux homos se tenir la main ou s’embrasser dans la rue. 19% de la population française est-elle pareillement choquée de voir une femme noire tenir la main d’un homme blanc ? Il existe des interventions en milieu scolaire. Mais elles ne suffisent pas et ce n’est pas aux seules associations de prendre en charge une telle démarche. Ce travail revient au ministère de l’Education nationale ainsi qu’aux établissements d’Enseignement supérieur, qui doivent intégrer à leur enseignement la lutte contre les discriminations en général, et contre l’homophobie en particulier. Mais rien n’est fait. Le « vivre ensemble » est pourtant un préalable à tout apprentissage. Nous sommes dans le pays des droits de l’homme. Mais ils n’y sont pas enseignés. Un vrai paradoxe.

 

Dans une enquête de SOS Homophobie datant de 2007, seuls 25% des personnes interrogées déclaraient s’être senties en confiance pour parler de leur homosexualité dans l’établissement. Une meilleure formation du personnel encadrant peut-elle permettre d’améliorer ou de modifier cette donne ?

 

Oui. Selon les chiffres du ministère de la Santé, plus de 800 jeunes se suicideraient chaque année à cause de l’homophobie ambiante. Sans compter ceux qui souffrent de dépression, ceux qui sont en situation d’échec scolaire parce que homosexuels, ils ne croient plus au système scolaire et à la société. Nous ne disposons bien évidemment d’aucune évaluation de leur nombre. Les pouvoirs publics sont aux abonnés absents.

 

 

 

Qu’en est-il de la part de responsabilité que portent les médias dans cette situation ?

 

Les médias sont l’un des lieux qui bougent le plus. Aujourd’hui, deux français sur trois sont favorables à l’égalité des droits en matière de mariage. Ce n’est pas à l’école que l’on apprend quoi que ce soit sur l’homosexualité, mais dans les médias. Ils enregistrent les évolutions de la société. L’hypocrisie de l’appareil scolaire est d’autant plus flagrante lorsque l’on rétorque que la société n’est pas prête à évoluer et que cela réclame du temps. Or la société est prête à évoluer ; elle a déjà évolué ; ce sont nos dirigeants qui résistent, et qui refusent l’évolution, en restant enfoncés dans leurs certitudes psycho-rigides.

 

Le comité IDAHO, dont vous êtes le président, lançait en 2005 la Journée Mondiale de Lutte contre l’Homophobie. Elle est célébrée dans plus de 70 pays. Avez-vous observé un impact concret au sein des sociétés des pays concernés par cette journée ?

 

Le 17 mai 2005, lors de la première Journée IDAHO, les premières manifestations publiques LGBT ont eu lieu en Chine, en Bulgarie ou en Côte d’Ivoire. Dans tous ces pays, la Journée mondiale a constitué une avancée historique. Nous avons co-organisé la première Pride à Moscou en 2006, nous avons soutenu la première manifestation publique LGBT légale en Biélorussie tout récemment. Je suis allé deux fois à Kampala pour soutenir les militants locaux de IDAHO-Uganda, dans le contexte que l’on sait, etc. Par ailleurs, nous organisons des ateliers régionaux pour la formation des activistes LGBT : nous avons organisé un atelier IDAHO en Inde pour les militants asiatiques, un atelier au Pérou pour l’Amérique latine, et deux ateliers IDAHO pour l’Afrique sont en cours d’organisation. Oui, je crois que notre action a un impact très fort au niveau local. De manière assez concrète, cette journée fait avancer les choses. Elle le fait aussi dans des pays dont on croyait qu’il fallait désespérer.

 

Les médias renvoient généralement l’image d’un pays homophobe lorsqu’il s’agit d’évoquer la Russie. Qu’en est-il selon vous ?

 

La Russie est effectivement un pays largement homophobe. L’ancien maire de Moscou, Iouri Loujkov, avait affirmé à plusieurs reprises que les mouvements homosexuels étaient des mouvements satanistes. Ce qui pourrait faire sourire si la situation locale n’était pas si critique. Mais en 2010, Nicolas Alexeïev, notre vice-président, a pu participer à un débat télévisé sur la première chaîne du pays. Avant cette étape, un consensus homophobe prédominait car la société russe est effectivement homophobe et les autorités encore plus, qui soutiennent les fondamentalistes orthodoxes, les fascistes et les nationalistes. Cependant, les choses changent notamment grâce aux médias et Internet. Par ailleurs, Nicolas Alexeïev a obtenu une victoire juridique importante : l’ancien maire de Moscou, Iouri Loujkov, a été condamné par le Conseil de l’Europe pour avoir interdit la Moscow Pride. Reste à voir si la nouvelle équipe municipale respectera la décision de la Cour européenne des droits de l’Homme.

 

Dans le Dictionnaire de l’Homophobie, paru en 2003, un collectif de 75 auteurs analysait différentes composantes de l’homophobie. A la lumière de ces observations, peut-on dire que la société française est marquée d’une homophobie latente ?

 

Non. Cette homophobie n’est pas latente. Elle est patente. Le fait que le mariage soit interdit aux couples de même sexe est une réalité patente, signe d’homophobie. Que dirait-on si l’on avait en France une loi comme celle que Napoléon avait établie en 1803 pour interdire les mariages interraciaux ? Dirait-on que c’est du racisme « latent » ? Je ne le pense pas. Cette homophobie est donc au coeur des institutions. Mais elle est aussi dans la rue, au quotidien. Pour beaucoup de gens, le mot « pédé » est en quelque sorte un signe de ponctuation. Il faut que cela cesse.

 

 

Un texte visant à dépénaliser l’homosexualité dans le monde a été adopté par l’ONU en décembre 2008. Qu’en est-il exactement ?

 

Le texte est issu de la pétition sur la dépénalisation que j’avais lancé en 2006. J’avais recueilli de nombreux soutiens émanant de prix Nobel tels que Desmond Tutu, Elfriede Jelinek, Dario Fo, José Saramago, Amartya Sen ainsi que d’artistes internationaux comme Meryl Streep, Elton John et David Bowie. Nous avons demandé à plusieurs états de porter ce texte devant les Nations Unies. La France a accepté de le faire. C’est un texte important, historique, mais qui n’a aucune valeur contraignante. Vous voudrions donc passer d’une déclaration à une résolution. Plusieurs Etats pourraient alors tenir compte de cette décision. Je pense notamment à l’Inde. La plus grande démocratie du globe, d’un point de vue démographique, ne l’est pas pour tout le monde. L’homosexualité y est en effet passible d’une lourde peine de prison. Mais il y a tout de même un mouvement qui prend forme. Si l’Etat fédéral ne l’a pas encore fait, la capitale vient d’adopter la dépénalisation. Dans ce contexte, une résolution onusienne aurait un impact majeur. Est-il concevable que l’amour soit considéré comme un crime dans 80 pays ?

 

Le projet de résolution a t-il une chance d’aboutir ?

 

Oui. Et nous y travaillons activement. Si les diplomaties les plus en vue se mettent au travail. La France s’est mobilisée en ce sens. Barack Obama a, quant à lui, signé la déclaration dès  son arrivée au pouvoir alors que son prédécesseur, Georges W. Bush, avait refusé de le faire. De notre côté, nous faisons en sorte que les diplomaties soient mobilisées. Tous les jours des homosexuels croupissent dans les geôles iraniennes en attendant la potence sans que cela émeuve l’opinion publique en quelque façon que ce soit. Il faut que cela cesse. Et si les opinions se mobilisaient comme elles le font pour d’autres causes, les gouvernements ne pourraient pas en faire abstraction. Le message délivré au travers de ce projet de résolution est simple : l’Amour n’est pas un crime.

 

* IDAHO (International day against homophobia and transphobia) : organisation non-gouvernementale qui organise des actions contre l’homophobie au travers de différentes actions telles que la journée internationale contre l’homophobie et la transphobie.

Retrouvez le détail de cette enquête sur le dossier spécial que lui consacre le CAELIF.

Le dictionnaire de l’homophobie est, par ailleurs, toujours disponible aux éditions des Presses Universitaires de France.

 

 

 

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