Dans les « quartiers », leurs désirs font désordre. Marre de se taire, de raser les murs. Alors elles parlent. Franchement. Sans détours. Ni putes ni soumises : des termes crus mais nécessaires, à l’heure où la question des femmes des cités s’impose enfin au coeur du débat public. A l’occasion de la première université du mouvement Ni putes ni soumises, retour sur une année riche en prises de conscience.


Oubliées les « cités ». Place désormais aux « quartiers ». Les mots changent. La réalité des lieux, elle, ne change pas. D’où un sentiment d’enfermement croissant et une violence qui surdéterminent plus que jamais les rapports sociaux. Les femmes, souvent précarisées, sont les premières victimes de cette situation.


Un constat amer

Vitry-sur-Seine, le 4 octobre 2002. Devant un local à poubelles de la Cité Balzac, la jeune Sohane, 17 ans, refuse les avances d’un caïd de deux ans son aîné. Elle le paiera de sa vie, brûlée vive pour avoir refusé de se soumettre à la loi du ghetto. Un an après, une plaque à la mémoire de la jeune fille a été symboliquement placée sur la tombe de Simone de Beauvoir ; une manière de rapprocher celle qui a pensé la libération des femmes de celle qui a voulu l’appliquer et qui en est morte.

 

Il aura fallu cet électrochoc pour que soit entendue la cause des femmes de quartier. Pour que les médias s’en emparent enfin, lui conférant en quelques mois une répercussion nationale. Mais un an après la mort de Sohane, qu’en est-il exactement du sort de ces femmes ?

 

Briser l’omerta

Le discours public sur les quartiers a longtemps occulté la question des femmes. Peut-être parce que la mise à mal de leurs droits fondamentaux n’attirait l’attention par aucune forme de violence publique. Pourtant, on nous en a servi de la banlieue. Et même si aujourd’hui, guerre d’Irak oblige, la surmédiatisation s’est quelque peu atténuée, les sujets chocs se succèdent encore à la barre des programmes de deuxième partie de soirée. Avec à chaque fois un point commun : pas un mot sur les femmes, si ce n’est sous l’angle sensationnel des « tournantes ».

 

La rupture de cette spirale du silence, à l’initiative du manifeste Ni putes ni soumises, constitue un événement sans précédent. Tout est allé très vite depuis janvier 2002, date des premiers Etats Généraux des femmes des quartiers : manifeste contre le machisme et les violences masculines en mars de la même année, marche des femmes contre les ghettos et pour l’égalité en février 2003, manifestation nationale le 8 mars à Paris et, enfin, tenue de la première université du mouvement du 3 au 5 octobre à Dourdan, en Essonne. Une université qui a réuni près de 600 personnes (dont 30% d’hommes), dans un climat d’intense émotion.

 

Au travers de ces actions, il s’agit pour NPNS de donner la parole à des femmes qui tentent d’opposer un contre – modèle positif à une violence qui tend à devenir la règle dans les quartiers. Mais faire face seules aux pressions psychologiques, familiales ou communautaires relève de la chimère. Aussi le mouvement entend-t-il donner à ces femmes les outils nécessaires pour s’affirmer au moyen d’actions collectives. S’affirmer, mais également tenir un véritable rôle dans la construction d’un nouveau lien social au sein de leur quartier, et renforcer par là même leur propre émancipation.

 

Et après ?

Qu’il dérange ou qu’il libère, le mouvement connaît aujourd’hui un vrai succès. Néanmoins, cette année d’intense militantisme n’aura que partiellement brisé la loi du silence. L’émancipation des jeunes femmes reste en effet délicate à assumer dans les cités, et c’est souvent clandestinement qu’elles décident de s’engager aux côtés de NPNS.

 

Les institutions, quant à elles, se déclarent unanimement séduites par le processus engagé. Mais pour Fadela Amara, Présidente de NPNS, « les responsables gouvernementaux, au-delà d’avoir mesuré l’ampleur des problèmes, doivent maintenant accompagner leur propos par des actes concrets ». C’est désormais chose faite, puisque certaines propositions du mouvement ont d’ores et déjà trouvé un début de réalisation auprès du gouvernement – notamment avec l’octroi de 50 hébergements d’urgence pour des jeunes filles en rupture familiale.

 

En attendant que davantage d’efforts soient consentis, Fadela Amara a décidé de frapper un grand coup, en demandant à Jacques Chirac de faire de la condition des femmes un « grand chantier national », au même titre que le cancer, les handicapés et les accidents de la route.

 

Rappelons pour finir que de jeunes hommes issus des quartiers militent depuis le début aux côtés de NPNS. Nombre d’entre eux étaient d’ailleurs présents à Dourdan. Preuve s’il en est que « garçon » plus « quartier » n’égale pas forcément danger en puissance. N’en déplaise à certains prime time racoleurs, qui en avaient fait un peu hâtivement les coupables idéaux de tous les maux des quartiers.

 

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