Palestinien et Français, membre de l’Union Générale des Etudiants de Palestine (GUPS), j’ai été harcelé ces derniers jours par les questions de mon entourage sur les conséquences de la victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes. Je tenais à livrer ces quelques réponses aux principales questions qui se posent aujourd’hui.

 

Le vote des Palestiniens en faveur du Hamas marque-t-il une radicalisation de la société palestinienne ?

 

En premier lieu, il faut relativiser l’importance du vote pour le Hamas. Si ce Mouvement de la Résistance Islamique rafle près de 60% des sièges, c’est à peine plus de 40% des électeurs qui ont voté pour le Hamas. Cette victoire, inattendue, est aussi en grande partie due à l’incapacité du Fatah, mouvement national historique fondé par Yasser Arafat, à s’unifier face aux critiques de sa gestion de l’Autorité Palestinienne. Mais elle est surtout le résultat de l’échec de la stratégie de Mahmoud Abbas, qui n’a obtenu aucune amélioration des conditions de vie ou d’avancée diplomatique en contrepartie des réformes engagées et de la trêve observée près d’un an par les factions palestiniennes.
Bien que conciliant à tous les égards, Mahmoud Abbas n’a pu que déplorer la poursuite de la construction du Mur, de la colonisation, de l’annexion de Jérusalem, des emprisonnements, des assassinats extrajudiciaires, en un mot, de l’occupation israélienne. Privés de perspective politique, les Palestiniens ont voté pour le Hamas, qui incarnait au moins une amélioration sur le plan de lutte contre la corruption et sur le chaos sécuritaire, deux thèmes centraux de la campagne.

 

Les sondages montrent clairement que les Palestiniens, qui ont voté à 60% pour Mahmoud Abbas il y a un an, n’ont pas changé. Ils continuent d’espérer une paix basée sur une solution négociée permettant la coexistence de deux Etats, Israël et la Palestine, sur respectivement 78 et 22% de la Palestine historique. Seul un pourcentage infime – 3% des votants souhaite voir le mouvement islamique faire appliquer la Charia. De plus, las du cycle infernal de la résistance armée palestinienne et de la répression israélienne, une large majorité d’entre eux souhaite la poursuite de la trêve. Ainsi, le Hamas, dont l’intelligence politique de la scène palestinienne a été prouvée par ces élections, sait qu’il n’a pas le mandat pour appliquer un programme islamiste radical. La vigilance d’une société civile palestinienne active devrait le garantir. Il s’agira donc pour le Hamas de poursuivre le parcours entamé avec son entrée dans le jeu politique, avec un pragmatisme qui dépendra pour beaucoup de l’attitude de la  » communauté internationale «  et notamment des Etats-Unis, de l’Union Européenne et d’Israël. A cet égard, les puissances qui ont contribué à faire échouer Mahmoud Abbas se retrouvent face à leurs responsabilités. Les premiers signes, crispation et rejet du choix démocratique des Palestiniens, ne sont guère encourageants.

 

La communauté internationale doit-elle cesser de financer l’Autorité Palestinienne ?

 

Ce serait une catastrophe ! Pour les Palestiniens, mais aussi pour la stabilité de toute la région. Au pire, cela mènerait à l’effondrement de l’Autorité Palestinienne. Dans ce cas, on reviendrait à la situation antérieure au processus d’Oslo. Israël se retrouverait, en tant que puissance occupante, responsable de la gestion de tous les aspects de la vie quotidienne des Palestiniens. Ce qu’Israël, bien sûr, ne souhaite pas. Dans le cas où l’aide des pays arabes et musulmans se substituerait à celle des Européens, ces derniers perdraient leur seul levier d’influence sur les Palestiniens, fermant la porte au processus de réforme et d’ouverture entamé par le Hamas.

 

Cela provoquerait aussi l’amertume de tous les Palestiniens, qui retiennent essentiellement que ces élections en Palestine occupée ont été un exemple de démocratie dans une région où dominent les régimes autoritaires et les monarchies. Rappelons aussi que les Palestiniens, qui souffrent déjà d’un chômage qui touche plus de la moitié de la population, vivent pour 75% d’entre eux avec moins de deux euros par jour. La misère incite rarement au sens du compromis.

Par ailleurs, les conditions exigées du Hamas pour que l’aide se poursuive sont difficilement acceptables. L’Union Européenne et les Nations Unies ont repris les exigences d’Israël : boycott du Hamas tant que ce dernier n’accepterait pas de  » renoncer à la violence et reconnaître Israël « . Le Hamas répond à cela que la résistance à l’occupation est un droit inaliénable. Ce qui est vrai si l’on se réfère à la déclaration universelle des droits de l’Homme. Il se dit par ailleurs prêt à reconnaître Israël à condition qu’Israël reconnaisse les droits des Palestiniens, et fixe ses frontières conformément au droit international. Nous sommes donc dans un dialogue de sourds. La seule porte de sortie serait de préciser les demandes adressées au Hamas : faire la part entre la résistance légitime et les attaques contre les civils israéliens, dissocier les imprécations de la charte du Hamas des signes d’ouverture actuels des leaders du mouvement. Cela demande qu’on sorte de la crispation un peu hystérique qui s’est emparée de l’Europe, qu’on abandonne les clichés assimilant le Hamas à Al Qaeda et toute forme d’Islam politique au Mal absolu.

 

Enfin, d’un point de vue palestinien, l’aide internationale est essentiellement une contrepartie à l’incapacité à faire respecter par Israël les éléments les plus rudimentaires du droit international. Selon une étude de la Banque Mondiale, l’économie palestinienne aurait toutes les chances de prospérer, sans aide, si Israël relâchait l’étau de l’occupation. Ainsi, si l’on souhaite l’avènement de la paix dans la région, la seule option est de poursuivre l’aide économique à l’Autorité Palestinienne, en la doublant de pressions pour que le droit international soit appliqué. Le droit international est la seule base qui permette de faire avancer les représentants élus des deux peuples vers une paix juste et durable.

 

Mahmoud Abbas a-t-il eu tort d’inviter le Hamas à participer aux élections ?

 

On peut résumer la stratégie de Mahmoud Abbas en quelques mots. Il s’agissait pour le nouveau président palestinien de faire accepter par le dialogue aux principales factions palestiniennes, et notamment le Hamas, les conditions de la feuille de route – accalmie et réforme -, de façon à obtenir de l’Union Européenne et surtout des Etats-Unis des pressions sur Israël pour aboutir à une reprise d’un véritable processus de paix négocié. Il espérait arriver à des résultats assez rapides pour intégrer le Hamas dans le jeu politique tout en préservant la majorité du Fatah. Mahmoud Abbas a obtenu un relatif succès sur le premier volet, avec une trêve de près d’un an observée par les principales forces palestiniennes et une série d’élections malgré les entraves liées à l’occupation israélienne. Cependant, l’inaction de la communauté internationale, hypnotisée par le retrait unilatéral de Gaza, a fait échouer le deuxième volet de cette stratégie. Israël n’a pas rempli sa part de la feuille de route : démanteler toutes les colonies établies après 2001, se retirer des villes palestiniennes réoccupées et faciliter les conditions de vie quotidienne des Palestiniens. L’absence d’avancées sur le plan diplomatique se solde par la victoire écrasante du Hamas aux élections législatives. Cette victoire marque l’échec de la stratégie du président palestinien. Cependant, l’intégration du Hamas au processus politique était bien la seule façon de garantir la démocratie et l’accalmie. Rentrer dans une confrontation directe avec ce mouvement, comme l’exigeait Israël aurait mené à une guerre civile.

 

La victoire du Hamas va-t-elle mettre fin au processus de paix ?

 

Le processus de paix n’a pas attendu la victoire du Hamas pour disparaître. Il n’y a pas eu de réelles négociations depuis l’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon en 2001. La feuille de route, proposée en 2003 par le Quartet (Etats-Unis, Union Européenne, Nations Unies et Fédération de Russie), a immédiatement été rejetée par Ariel Sharon, qui y a opposé 14 réserves. Ariel Sharon a alors opté pour une initiative israélienne unilatérale, lui permettant de se débarrasser du carcan de négociations de paix qui auraient abouti à des compromis qu’il jugeait inacceptables. C’est pourquoi il a opté pour le retrait unilatéral de Gaza, qui a permis, comme l’annonçait dès 2004 son conseiller Dov Weisglass, de  » geler le processus de paix et d’empêcher la création d’un Etat palestinien « . Face à l’unilatéralisme israélien, la posture modérée de Mahmoud Abbas a été complètement discréditée, et le retrait israélien de Gaza a été analysé par la plupart des Palestiniens comme une victoire de la résistance armée, et par extension du Hamas. Cependant, la posture actuelle du Hamas laisse une place à des négociations, à condition que la communauté internationale dépasse ses réticences à traiter avec ce mouvement, et se décide à faire pression pour que le droit international, seul compromis acceptable, soit appliqué. Palestiniens et Israéliens sont en grande partie prêts à accepter cette solution, autrement dit un Etat palestinien sur 22% de la Palestine historique, le partage de Jérusalem, capitale des deux Etats, et le droit au retour des réfugiés palestiniens.

 

Est-il possible que le Hamas évolue avec son entrée dans les institutions officielles palestiniennes ?

Le Hamas a déjà beaucoup évolué. Si l’on cherche à comprendre ce mouvement et ses dynamiques, il importe en premier lieu de se départir d’une série de qualificatifs qui servent essentiellement à ne pas penser. Islamiste, terroriste, intégriste, fondamentaliste… Il est dangereusement simpliste d’assimiler ce mouvement, religieux mais surtout nationaliste, à Al Qaida ou aux Talibans.

 

La Hamas, (Harakat al Moukawama al Islamya, Mouvement de la Résistance Islamique) est issu d’organisations religieuses fondées par des membres de l’organisation des Frères Musulmans. Au début des années 80, il s’agissait souvent des seules associations autorisées par Israël. Toutes les organisations liées de près ou de loin au mouvement national laïque qu’était l’OLP, Organisation de Libération de la Palestine, étaient interdites. Rappelons que l’OLP, qui ratifia les accords d’Oslo était à l’époque elle considérée comme terroriste par Israël. Fondé en 1987, au début de la première Intifada, le Hamas a donc bénéficié à son origine de la bienveillance israélienne. Il a fondé sa légitimité sur sa participation active à la  » révolte des pierres « , doublée d’un réseau très vaste d’œuvres caritatives, et d’un projet d’islamisation de la société palestinienne.

 

Ce mouvement s’est opposé en 1993, comme d’autre mouvements de la gauche laïque palestinienne, aux accords d’Oslo, considérant qu’ils étaient inéquitables. Cette posture lui a permis de recueillir les fruits du mécontentement de Palestiniens exaspérés par un  » processus de paix «  durant lequel le nombre de colons en Palestine a été multiplié par deux et les conditions de vies se sont dramatiquement dégradées à cause des entraves au mouvement imposées par l’armée israélienne. Le Hamas commet le premier attentat suicide de l’histoire de la résistance palestinienne en 1995, après le massacre par un colon fanatique de 29 Palestiniens en prière dans le caveau des Patriarches à Hébron. En 1996, le Hamas boycotte les élections qui mènent Yasser Arafat à la présidence de l’Autorité Palestinienne et son parti, le Fatah, à la majorité au parlement.

 

C’est en 2003, suites aux pressions israéliennes et à sa participation active à la deuxième Intifada, que le Hamas rejoint sa branche armée, les Brigades Ezzedine el Qassam, sur la liste des organisations terroristes de l’Union Européenne. En 2004, le père fondateur du Hamas, le cheikh Ahmad Yassine, est assassiné par Israël, quelques mois après un discours qui marque un revirement majeur du mouvement. Il avait promis une paix de longue durée si Israël se retirait des territoires occupés en 1967. Son successeur, Abdelaziz el Rantissi sera assassiné quelques mois plus tard. En 2005, après l’élection de Mahmoud Abbas à la tête de l’Autorité palestinienne, le Hamas accepte de respecter une trêve à condition qu’Israël mette fin aux assassinats. Malgré la poursuite des actions de l’armée israélienne, le Hamas n’a pas commis d’attentat suicide depuis. Au long de cette année, le Hamas confirme son entrée en force dans le jeu démocratique palestinien, remportant la majorité des municipalités de Cisjordanie et de la bande de Gaza.

 

La campagne électorale du Hamas pour les législatives de janvier a essentiellement porté sur la lutte contre la corruption et le chaos sécuritaire. Les dirigeants du mouvement offrent aujourd’hui, après leur victoire triomphale, une trêve de longue durée à Israël si Israël accepte de respecter le droit international. Les références aux droits de l’Homme et au droit international se multiplient dans leurs discours, montrant leur évolution d’un islamisme intransigeant vers un Islam politique plus ouvert. L’Union Européenne, les Etats-Unis, Israël et l’ONU continuent d’exiger du Hamas qu’il reconnaisse Israël et mette fin à la violence, ce à quoi les dirigeants du Hamas répondent qu’Israël doit d’abord préciser sur quelles frontières cet Etat doit être reconnu. La construction du Mur et la poursuite de la colonisation rendent en effet floue cette question. Par ailleurs, le Hamas a déjà, pour une bonne partie, renoncé à la violence. Au-delà de ses discours, la participation du Hamas à des négociations dépendra de l’aptitude de la communauté internationale à convaincre les Palestiniens que ces négociations n’aboutiront pas aux mêmes résultats que les précédentes : des atermoiements se concluant par davantage de colons et l’approfondissement de la misère des Palestiniens. Enfin, le Hamas insiste sur son manque de légitimité à se prononcer sur les grands dossiers. En effet, les élections qui ont porté le Hamas au pouvoir n’ont eu lieu que dans les territoires occupés. Or, la majorité des Palestiniens sont réfugiés ou en exil, et seule l’OLP représente ses derniers. Il s’agit donc pour les forces palestiniennes de renforcer l’OLP pour qu’elle puisse mener les négociations qui doivent mener au seul compromis possible et acceptable : l’application du droit international.

 

 

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