Lycée parisien, 1996. Je frappe à la porte d’une classe de terminale et les regards se tournent vers moi. J’avance timidement vers le professeur : « Vous avez vu, Madame, le mot dans le cahier de texte ? ». « Oui » , me répond-elle en soupirant. « Tâchez d’être brève, nous sommes déjà en retard dans le programme ». Je dérange, c’est évident. Mais il faut que j’apprenne : si je veux accomplir quoi que ce soit dans ce champ en friches qu’est la sécurité routière, il va falloir déranger plus d’une fois. J’ai alors 15 ans et le proviseur m’a permis de passer distribuer dans chacune des classes de collège et de lycée des bulletins d’adhésion à l’association que mon amie, Ségo, et moi voulons fonder : La Route des Jeunes.

 

Je me lance : « Nous sommes les premiers à mourir sur les routes, les premiers à tuer. Rien n’existe dans le domaine de la sécurité routière pour notre tranche d’âge. Nous devons prendre notre vie en main. Il faut que les jeunes parlent aux jeunes, un discours positif, un message neuf. » Ils me regardent, visiblement éberlués. Certains se moquent, d’autres sont incrédules, d’autres encore juste contents d’échapper à cinq minutes de cours. Et il y a ceux qui se disent pourquoi pas. Ou même qui y croient. 150 à peine parmi les milliers que j’ai tenté de convaincre, dont Ségo et moi connaissons encore les noms par cœur pour les avoir écrits des centaines de fois sur des enveloppes. C’est grâce à eux que la Route des Jeunes est née.

 

Adultes rétifs. La mode était à la vitesse, à l’alcool, au risque. Il fallait avoir les idées, les soutiens financiers et administratifs, l’expérience. Imaginez la réponse (quand il répond) d’un préfet à deux gamines de 15 ans qui lui demandent de l’argent pour faire des actions de sécurité routière alors que ce n’est une préoccupation pour personne. Le rire d’un patron de discothèque lorsqu’on lui demande d’organiser une soirée sur le thème de la sécurité routière à la place de son open bar. Le 1er mai 1999, la première « Nuit pour la Vie » voit le jour : Quatre discothèques pionnières, dans le Gard, accueillent les 20 bénévoles de la Route des Jeunes. Ils ont tous moins de 25 ans. A l’entrée des boîtes de nuit, c’est du jamais vu : nous proposons aux groupes de jeunes clients de désigner leur conducteur, qui s’engage à ne pas dépasser le taux légal d’alcoolémie. Il nous confie alors ses clés de voiture et se voit offrir son entrée et deux boissons soft. Pour récupérer ses clés, il souffle dans un éthylotest. Ces jeunes n’ont jamais entendu parler de conducteur désigné, n’ont jamais testé leur alcoolémie, n’ont pas peur des contrôles à l’époque inexistants.

 

L’expérience a plu. Ecoutez nos cris de joie quand, le dimanche à 13h, après une nuit sans sommeil, nous entendons Claire Chazal lancer sur TF1 un reportage sur la Route des Jeunes. Que celui qui croit que la jeunesse se fiche de tout vienne faire un tour chez nous ; qu’il prenne avec nous le train pour tout le week end à l’autre bout de la France, qu’il porte les caisses d’alcootests, qu’il aborde par tous les temps les gens à l’entrée des boites de nuit, qu’il attende 7 h du matin et le dernier client pour reprendre son train dans l’autre sens.

 

Juillet 2004, une colonie de vacances du sud de la France. J’arrive avec ma documentation, mais je ne me sens pas à l’aise. Je suis presque plus intimidée aujourd’hui devant des gosses de 15 ans qu’il y a huit ans devant mes aînés. Je commence mon intervention, la gorge serrée, et je m’entends dire : « Quand j’avais votre âge, j’ai fondé la Route des Jeunes. Nous avons besoin de relève. Je suis maintenant maman, et je me suis mariée il y a cinq jours ». Ensuite, je me sens mauvaise dans tout ce que je leur dis. Ca ne passe pas. Je suis décalée. Je tiens un discours du type de ceux qu’on se tape mille fois à l’école sur la cigarette ou les MST. Je conclus, je remballe mes affaires, et j’entends plusieurs « Au revoir, Madame ! » Et je pense très fort : « Au revoir les enfants. Au revoir, la Route des Jeunes ».

 

En savoir plus : www.laroutedesjeunes.org

Soyons sociaux
Réagir c'est agir