Intervenants :

 

Saeed Paivandi, maître de conférences à l’université Paris-VIII

Papa Amadou Sarr, doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

 

Animation : Marine Guérin, relais thématique accueil des étudiants internationaux (AEI) et discriminations

 

La notion d’interculturalité est une notion commune aux associations d’AEI, qui sont convaincues de ses apports pour tous les acteurs, les universités et les étudiants, aussi bien dans leur dimension académique que citoyenne.

Que met-on derrière cette idée ? Comment la met-on en pratique ?

 

L’atelier a commencé par un tour de table où chacun à indiqué les trois mots qui caractérisaient selon lui le mieux l’interculturalité et ses apports.

 

culture

tradition

passerelles

réciprocité

mélange

se réunir

débouchés

découverte et connaissance d’autrui

connaissons-nous

vivons ensemble

avançons

passé

écoute

communication

ouverture

volonté

intégrité

différences

ensemble

éducation

avenir

échange

diversité

présentation

force

village

enrichissement

activités culturelles

connaissance

rencontre

fraternité

mixité

animation

tolérance

histoire

lutte contre les discriminations

respect

égalité

exploration culturelle

ouverture d’esprit

curiosité

similitude des rapports

durabilité

productivité

partage

équité

mémoire

liens

richesse

innovation

création de richesses

 

 

Intervention de Saeed Paivandi

 

L’Université est la seule institution ouverte au monde et ce dès son origine. Au Moyen Âge, sur la montagne sainte Geneviève il y avait des pavillons qui représentaient les différentes régions de l’Europe. L’Université est un lieu international ouvert et un espace d’accueil. C’est pourquoi la langue que l’on y pratiquait était le latin en Occident et l’arabe dans les pays arabes. Aujourd’hui un système comme Erasmus est le symbole de cette dynamique de déplacements et d’échanges.

Malgré cette tradition riche, Saeed Paivandi, arrivé en France en 1985, n’a entendu parler d’interculturalité qu’en 1988, au Canada.

 

On parle également de multi-, pluri-, trans- ou métaculturalité mais le terme d’interculturalité est le plus pertinent, car il reflète bien le sens qu’on veut lui donner. L’interculturalité signifie la relation entre les cultures sans qu’il y ait de hiérarchies entre elles ; une communication non hiérarchique, bilatérale, dans un esprit de dialogue. Dans cette perspective, le métissage et l’hybridation sont au cœur.

Tous ces mots n’ont un sens que s’il y a réciprocité entre les cultures, l’échange et la réciprocité nécessitant une reconnaissance de l’autre et de ses valeurs.

 

L’interculturalité est quelque chose que l’on apprend : l’intégration de l’autre comme différent ne va pas de soi, c’est une éducation, une façon d’appréhender les choses. Il faut un effort conscient de la part d’éducateurs pour faire comprendre le mot.

Cet effort doit se faire dans la culture française où l’homogénéité est un mythe. L’homogénéité est une valeur importante de la culture française, c’est pourquoi la différence y est vue comme un problème et l’hétérogénéité gênante. Beaucoup de discussions qui ont lieu en France peuvent choquer à l’étranger où l’hétérogénéité est mieux perçue. Au Canada, par exemple, au moment du vote des lois, l’on cherche à tenir compte de son applicabilité auprès de tous ses ressortissants culturels.

Un effort vers l’interculturalité doit donc encore être accompli en France où elle est absente des mythes fondateurs de la République. La France n’est pas composée à l’origine de populations migrantes, ce qui peut expliquer sa différence d’approche avec un pays comme le Canada.

 

L’interculturalité est une démarche moderne nécessaire pour cohabiter. Au début du XXe siècle, l’école de Chicago affirmait que c’est dans la reconnaissance et la manifestation de la culture de l’autre que celui-ci se sent appartenir à une société. C’est une approche différente de celle de l’intégration républicaine française, qui veut que l’individu abandonne ses particularismes. Dans la société du XXIe siècle, il faut dépasser les frontières entre les cultures pour vivre dans le « village mondial ».

 

 

Intervention de Papa Amadou Sarr

 

À propos des questions de migration, on peut distinguer deux débats. Le premier concerne la capacité de la France à accueillir des étrangers et l’autre concerne la capacité de ces derniers à accepter les principes d’intégration.

 

En France, il est plus question d’assimilation. Il faut s’assimiler aux lois françaises pour exister en France. Quand on va dans le monde anglophone, la dimension d’assimilation est moins forte. Dans la police anglaise par exemple, il est possible aux musulmans de se ménager des moments pour prier, ou encore les sikhs peuvent garder leur turban. Ce sont des approches différentes.

 

Quand on arrive, on doit accepter les conditions qui prévalent, mais la France devrait faire un effort pour intégrer et assimiler les étrangers en respectant les différentes approches culturelles.

 

 

Débats et discussions avec la salle

 

Les droits de l’homme sont-ils commun à tous ? Entre les droits humains et la culture, qu’est-ce qui doit prévaloir ?

 

Pour Saeed Paivandi, accepter ne veut pas dire qu’on doit tout admettre. L’on ne peut accepter la polygamie au nom de l’interculturalité par exemple.

Mais l’interculturalité peut justement aider à l’universalisation de certaines valeurs, une forme de violence existant dans une société et admise par celle-ci peut soudain paraître choquante en comparaison de ce qui se passe dans d’autres sociétés. Ceci nécessite du temps et de la tolérance, et de ne pas rejeter l’autre, pour qu’il y ait un dialogue.

 

Pour Papa Amadou Sarr, toute culture est au fond pluriculturelle et se construit par le contact avec plusieurs communautés. Elle est le produit d’une métamorphose, d’une hybridation. Une culture ne peut évoluer qu’au contact d’autres cultures, ce qui implique une interaction, sans que l’on place une hiérarchie entre des cultures qui sont toutes dignes. Nous devons comprendre la symbolique des différentes cultures et ne pas les repousser.

Il faut donc inciter à une certaine diversité culturelle, notamment à l’Université, ce qui n’est pas toujours le cas. Si l’interculturalité est mal gérée, cela peut conduire à des déviances telles que le repli sur soi, l’intolérance, le communautarisme.

Mais se préparer à une telle démarche suppose des préalables, consistant à comprendre que mes intentions ne fonctionnent pas selon les mêmes valeurs et principes que pour ceux des autres et à montrer que malgré sa différence une personne est digne de respect.

 

 

Quels sont les enjeux de cette question si l’on se place au niveau de la communauté étudiante ?

 

Papa Amadou Sarr explique que l’Université aurait intérêt à profiter au mieux des systèmes de mobilité internationale. Le problème reste que dans ce domaine il y a une nette prédominance des classes aisées. 40 % des étudiants internationaux en France sont fils de cadres, contre 4 et 3 % pour les employés et les ouvriers. Étudier à l’international implique un coût, ce qui explique cette surreprésentation.

Ce facteur social devient de plus en plus nette, alors qu’augmente la difficulté d’obtenir des financements et des visas et que des bourses ont été arrêtées. Des bourses autrefois données à des étudiants africains sont désormais attribuées à des étudiants chinois ou à des étudiants venant des pays du Golfe. C’est de plus en plus une logique stratégique et commerciale qui prévaut, ce qui ne facilite pas le dialogue et l’échange interculturel. La sélection se fait d’abord selon l’intérêt géo-stratégique de la France.

 

 

Comment s’anime l’interculturalité sur un campus ?

 

Un participant de l’atelier, arrivé à Nantes du Maroc en septembre dernier, mentionne l’association Autour du monde qu’il a intégrée à ce moment-là. L’association organise des soirées, des cafés polyglottes, des sorties culturelles et des parrainages entre étudiants français et étudiants étrangers. Il trouve cependant qu’il n’y a pas assez d’intérêt de la part des étudiants français, pas assez de recherche de l’échange ; peu sont intéressés pour essayer d’approcher d’autres cultures.

 

D’autres personnes relèvent le fait que souvent, à tous les niveaux, il y a une tentation de rester entre gens de même nationalité, parce que cela est rassurant.

 

Papa Amadou Sarr souligne que la plupart du temps les étudiants internationaux vivent ensemble, se retrouvent dans la même cité U, ce qui ne facilite pas l’échange. Il faudrait essayer de mettre en place des mécanismes qui dispatchent les étudiants.

 

Saeed Paivandi mentionne une enquête menée auprès de 10 715 étudiants étrangers qui montre que les pratiques réelles sont plus importantes que les pratiques formelles. 60 % des étudiants étrangers ont été accompagnés et aidés, et l’aide est plus importante au niveau associatif qu’au niveau institutionnel. La solidarité entre étudiants est plus importante qu’on ne l’imagine. Malgré des contrastes dans les approches des uns et des autres, il y avait en commun la solidarité et le travail sur l’intégration actuelle.

Les liens sociaux sont un vrai problème en France, les contacts des étudiants sont souvent des anciens contacts et c’est pour cette raison que les liens sociaux avec les étrangers posent problème. La fac est un univers froid.

L’enjeu de l’intégration à l’Université est de comprendre comment réussir et comment apprendre. Il y a une forme de pédagogie invisible qui exclut de fait certaines personnes. Il faudrait réfléchir aux formes d’une pédagogie interculturelle, que les professeurs soient conscients du type de difficultés que cela peut poser. Il n’y a pas assez d’efforts pour intégrer les étudiants étrangers, leur montrer comment intégrer tel type de savoir et tel type de pédagogie.

Dans le modèle anglo-saxon, l’intégration de l’étudiant est centrale ; à la limite, on préfère y voir les étudiants vivre ensemble plutôt que de suivre les cours. L’on n’a commencé à parler d’intégration en France qu’à partir des années 1970 – 1980, avec l’échec massif d’élèves en premier cycle.

L’université Paris-VIII recense 80 nationalités différentes, et parfois des cours peuvent regrouper 13 nationalités différentes, dotées de codes de communication qui ne sont pas toujours identiques. Il faut donc les faire travailler ensemble pour faire tomber les barrières, mais cela nécessite une forme particulière de pédagogie. Il faut par exemple prendre le temps de former des petits groupes d’échange où chacun peut alors découvrir les particularités des autres, les intégrer et les comprendre. Il faut également être soucieux d’expliquer la pédagogie qui est adoptée : le modèle de la dissertation telle qu’on la pratique en France n’est pas forcément celui qui est appliqué ailleurs.

 

 

Faut-il abandonner sa culture d’origine pour s’intégrer ?

 

Pour Papa Amadou Sarr il faut garder sa culture pour essayer d’intégrer l’autre. Le migrant vit dans un double espace, il doit épouser les principes du pays dans lequel il se trouve, sans oublier ce qui fait sa culture.

 

Saeed Paivandi explique que pour voir la différence, il faut rentrer chez soi et voir les différences par rapport à ce que l’on était avant. Par l’interculturalité, progressivement, on peut accepter l’autre, en étant soi-même l’objet de transformations. Une thèse sur les couples mixtes franco-africains a montré que s’il y a eu 80 % d’échecs de tels couples, dans tous les cas, après la rupture, chacun dit avoir changé.

L’interculturalité est un vrai défi de la société et de la jeunesse, qui implique une éducation et un apprentissage, dans lequel il ne faut pas chercher à se demander quelle est sa part et quelle est la part de l’autre, mais dans lequel il faut continuer, pour soi, d’avancer.

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