Journaliste indépendant, Francis Pisani tient depuis 2004 sur le site du Monde.fr le blog Transnets.net, consacré aux technologies de l’information et de la communication et à leur évolution. Il est co-auteur, avec Dominique Piotet, de l’ouvrage Comment le web change le monde. L’alchimie des multitudes (Pearson).

L’une des principales évolutions du web ces dernières années a été de permettre aux internautes d’être acteur et de produire eux-mêmes leur contenu (blogs, commentaires, écriture collaborative). Quel impact cela a-t-il eu sur les médias ?

C’est un changement fondamental, que l’on pourrait formuler en parlant d’une « perte du monopole du microphone » pour les médias. La possibilité d’intervenir existe depuis longtemps, par le courrier des lecteurs, ou par les questions que les auditeurs posent à l’antenne, mais c’est dans un cadre contrôlé, où une sélection peut se faire. Ces barrières sautent avec l’internet. 99 % des plus grands médias hébergent des blogs, qui permettent d’adopter un ton différent et laissent libre cours aux commentaires. La plupart des journalistes, même s’ils choisissent d’effectuer un filtrage des commentaires sur leur blog, laissent parler tout le monde, rejetant uniquement les messages à caractère injurieux ou contenant des attaques personnelles.

C’est un premier pas vers l’émergence d’un journalisme citoyen, ou d’une forme de journalisme mixte où le travail de rédaction n’est plus effectué uniquement par les journalistes. À cela s’ajoute le fait que l’information peut être accessible à tout un chacun par d’autres biais que les médias, par Twitter notamment, dont une récente étude a souligné le fait qu’il s’agissait d’un support d’information plus que d’un réseau social.

Pensez-vous qu’aujourd’hui les médias ont su tenir compte des possibilités nouvelles offertes par le web ?

Il s’agit d’une réelle difficulté. Les médias ont beaucoup de mal à accepter ces nouvelles données, traînent des pieds pour les intégrer et, quand ils le font, le font mal. Le poids de la tradition journalistique pèse lourd sur l’ouverture aux nouvelles possibilités.

Les grands médias, au moment de créer leur site, ont essayé au départ de donner une autonomie aux équipes en charge du développement, mais ont finalement cherché à reprendre le contrôle, ce qui dans certains cas a entraîné le départ de celles-ci, qui sont allées créer leur pure player (média présent uniquement sur le web). En Espagne par exemple, les équipes d’El Mundo sont parties créer Soitu.es (aujourd’hui disparu).

Parmi les initiatives françaises de pure players l’on peut mentionner Rue89, qui conserve une conception rigoureuse du journalisme, ou Mediapart, dont la particularité est d’avoir fait le choix d’un modèle payant. LePost puise dans la logique du web, en permettant facilement à chacun de poster des articles, la rédaction ayant à charge de les vérifier, de produire elle-même des articles et d’organiser tout cela. C’est un outil expérimental à améliorer, principalement centré sur le buzz et l’actualité people et qui pourrait être réadapté sous un angle rédactionnel différent.

Les pure players ont aujourd’hui le potentiel pour dépasser les médias traditionnels. LePost génère plus de trafic que les sites de Libération ou du Nouvel Observateur. Aux États-Unis, l’audience de Huffington Post a dépassé celle du site du Washington Post.

Selon vous, lorsque l’on crée un média sur le web, quelles sont les problématiques dont on doit tenir compte, que ce soit en termes de recherche d’un modèle économique ou de spécificités du modèle rédactionnel ?

En ce qui concerne la dimension économique, il n’y a pas encore de modèle clair. Il s’agira très certainement de modèles mixtes. Rue89 par exemple tire une bonne partie de ses revenus d’activités parallèles d’agence web ou d’organisations de formations. Il est clair que les médias sur le web ne pourront se financer uniquement par la publicité, car celle-ci, au fur et à mesure qu’elle peut s’afficher sur un nombre croissant de sites (pas seulement ceux des médias d’information), rapporte moins à chacun d’entre eux ; il y aura donc toujours un effet de baisse de la valeur relative de la publicité. La plus grande difficulté est de financer la production d’informations et la réalisation d’enquêtes, de reportages. Une des hypothèses est d’avoir recours à des fondations. On cherche encore pour l’instant, mais il ne faut pas oublier que la presse a mis cent ans a trouver son modèle de fonctionnement.

En ce qui concerne l’adaptation rédactionnelle, le journalisme doit remettre en cause son modèle et ne pas s’en tenir à ses certitudes. Son rôle est amené à être repensé à différents niveaux et il pourrait notamment évoluer vers un travail de « mise en ordre du chaos ». Outre le travail de production de l’information et de vérification des informations postées par des utilisateurs, le rôle du journaliste pourrait être de rassembler informations et articles sur un sujet, d’en proposer une synthèse et d’indiquer les liens, pour « mettre de l’ordre dans le chaos » en organisant ce qui est disponible.

Quelles sont les évolutions du web que l’on peut voir à l’œuvre et dont les médias devront tenir compte ?

Une théorie formulée par Nova Spivack affirme que les cycles sur le web sont d’une durée de dix ans, et l’on est aujourd’hui dans la phase descendante du web 2.0 – marqué par la dimension sociale et la puissance de recherche offerte par Google – pour entrer dans quelque chose de nouveau, qu’il est encore difficile d’indiquer. On voit émerger une nouvelle étape, centrée sur la combinaison du web, des mobiles et des réseaux sociaux. Il n’est pas possible de faire l’économie d’une réflexion de la présence sur ces supports, le tout étant de savoir comment faire le mix entre eux.  

Dans cette perspective, Facebook est appelé à devenir la nouvelle entreprise phare et une des questions de fond est la maturation des réseaux sociaux, dont on ne sait pas encore se servir. Twitter était au départ un système qui permettait de raconter des anecdotes et il est maintenant utilisé – évolution que connaît également Facebook – pour trouver des informations. Un autre enjeu étant d’apprendre à gérer les informations que l’on reçoit, entre celles qui nous parviennent par des échanges personnels, celles qui sont diffusées par les listes auxquelles on est inscrit, celles qui tombent sur nos flux RSS et celles que l’on trouve sur les réseaux sociaux.

 

* Cet article fait partie du dossier Les médias étudiants et le web


Crédit photo : tendencies / flickr.com

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