Depuis les années 1980 et le fameux « boire ou conduire, il faut choisir », les campagnes de sécurité routière initiées par les acteurs institutionnels ont évolué. Passant du très symbolique verre d’alcool sur sa table en formica au rodéo mortel d’un bolide rutilant lancé sur une route sans issue, les spots jonglent désormais avec des codes visuels et culturels plus proches de leur cible première : les jeunes. Transposées sur différents supports, plusieurs conceptions émergent. Tour à tour agressives, informatives et ludiques, les campagnes s’affichent dans le métro, sur le net, entre deux pages de publicité et tentent de toucher au plus près le public jeune. Tour d’horizon…

 

Au nom de l’efficacité, des images choc …

 

Bel et bien destiné à heurter la sensibilité des plus jeunes, « Insoutenable », dernier film édité par la DSCR (rattaché au ministère de l’Intérieur), revisite un scénario désormais bien connu. Six amis participent à une soirée bien arrosée, prennent la route malgré l’ivresse générale et ont un accident sur le trajet. Images choc, hurlements des blessés et pleurs d’une mère à qui l’on apprend le décès de son fils, rien n’est épargné au spectateur. Au travers de ce projet, c’est toute une philosophie de prévention que défend le ministère de l’Intérieur. Le ministère fait, ici, le choix du réel et de l’implacable. Et le public n’y est pas insensible. Fort de plus de trois millions de vues sur le net et d’une diffusion sur les huit plus grandes chaines françaises, « Insoutenable » a d’ailleurs reçu un accueil favorable des critiques du Festival de Cannes. S’il marque une étape importante dans l’approche des campagnes de sensibilisation, ce film n’est pourtant pas le premier du genre. Le début des années 2000 est en effet marqué par l’émergence de spots, certes moins aboutis sur le plan cinématographique, mais tout aussi directs et violents. Bien que les clips et court-métrages soient largement plébiscités, l’affiche laisse, elle aussi, entrevoir le drame au détour d’un visage tuméfié, d’une carcasse disloquée ou d’une couronne mortuaire. C’est ainsi qu’en 2008, la DSCR évoque certains cas d’école tels que l’utilisation de la ceinture de sécurité (7242 morts en 2002), l’excès de vitesse ou le manque de vigilance dans le cadre d’une campagne nationale, illustrés par des clichés plus qu’évocateurs. Si le conducteur a juste commis une petite imprudence, sa victime, elle, est « juste un peu morte ». Cependant, un message aussi clair ne saurait s’adosser qu’à la violence d’une image.

 

 

 

 

 

La dérision au service de la prévention

 

Pour éviter de déplorer des conséquences « Insoutenables(s) », mieux vaut en limiter les causes. Sam est sans doute l’ami que tout le monde rêverait d’avoir. Il ne boit pas, ne consomme aucune substance prohibée et respecte le code de la route. Au delà de la vision idyllique de ce capitaine de soirée, l’Association Prévention Routière (APR) s’attache à responsabiliser le grand public en présentant la problématique de la responsabilité des conducteurs sous un masque blanc et anonyme. Chacun d’entre nous peut, dès lors, d’identifier à Sam ou à l’un de ses infortunés amis. L’édition 2012 marque un tournant dans le concept, puisque Sam n’est plus anonyme. Il troque sa bouille ronde et blanche pour un sourire et une évidente décontraction alors qu’il raccompagne ses copains visiblement éprouvés par une soirée bien arrosée. Le kit de campagne de l’APR comprend également des badges frappés de la devise « Pas de Sam, pas de caisse! », un éthylotest, un bracelet destiné au capitaine de soirée ainsi qu’un authentique « doggy bag destiné aux potes de Sam » et très utile en cas de « petits accidents ». L’humour comme vecteur de prévention, un pari tenté dans de nombreux cas de figure. A l’image d’une opération de sensibilisation voulue par le ministère au cours de laquelle Karl Lagerfeld, le célèbre couturier de la maison Dior, s’est vu affubler d’un très saillant gilet jaune. Alors oui, cette étoffe est « moche et ne sert à rien ». Mais le créateur allemand précise qu’elle peut « vous sauver la vie ».

 

 

 

 

 

La pédagogie, un succès et des limites

 

« Piétons, cyclistes, conducteurs de deux ou quatre roues, nous devons tous partager un espace public devenu de plus en plus complexe ». A la violence d’une image, certaines structures privilégient la pédagogie d’un message. L’Association Prévention Routière publie régulièrement des supports visant plus à informer qu’à saisir d’effroi. C’est ainsi qu’en décembre 2010, le président de l’association Bernard Pottier lance une campagne dédiée au partage de la route. Un message simple « Les statistiques, évitons de rentrer dedans! » pour une campagne d’information en milieu urbain qui se décline en affiches et autres flyers. Ici, les images renvoient à l’univers du code de la route. Un cycliste décide de déboiter sans prendre garde au camion qui roule à ses côtés. Le péril y est flagrant et la légende explicite : « 40% des cyclistes accidentés par un poids lourd se trouvaient dans l’angle mort. » D’autres campagnes de même inspiration sont régulièrement diffusées. Malgré les efforts déployés par les acteurs de la prévention, le combat est loin d’être gagné. Les chiffres le prouvent. La sensibilisation aux risques routiers n’est pas toujours efficace. Ainsi une étude d’impact de la prévention contre l’alcool au volant publiée en 2010 stipule notamment que plus de 50% des personnes qui ont découvert l’une des campagnes de prévention les plus récentes n’ont pas changé leur comportement. Environ 20% ont changé leur comportement vis-à-vis de l’alcool toutes catégories d’âge confondues. Cette tendance s’applique également aux autres facteurs de risques. L’alcool est pourtant impliqué dans la moitié des accidents mortels survenus le week-end et il est la principale cause de 42% des accidents mortels touchant les jeunes de 18 à 24 ans l’été.

 

 

 

Loin d’offrir un visage lisse et uniforme, la jeunesse française représente un défi complexe pour toute association entendant mettre en place une prévention efficace. Les nombreux profils socio-culturels, les habitudes et l’inexpérience de ces usagers de la route rendent impossible l’uniformisation d’une communication. Ainsi, les campagnes de sensibilisation attestent du souci de correspondre aux attentes de ce public à part. Cette réflexion menée depuis plusieurs années porte ses fruits et pousse les concepteurs à toujours plus d’audace et d’innovations.

 

Tout voir

Depuis plusieurs dizaines d’années, les associations étudiantes s’engagent en faveur de la prévention routière. Au travers de formations, de rencontres ou de campagnes de sensibilisation, elles s’affirment comme des acteurs centraux et des interlocuteurs incontournables.

 

Au delà des formules et des discours, les chiffres évoquent une situation qui, si elle est amélioration constante, reste très préoccupante. En 2010, 831 personnes sont mortes sur les routes françaises et 18265 autres blessées. Alors qu’ils représentent 9 % de la population, les jeunes représentent 21 % des tués et 22 % des blessés. De par leur nature de structures organisées et gérées par des jeunes, les associations étudiantes sont en première ligne dans la lutte contre l’insécurité routière. Tout d’abord en tant que témoins et victimes potentielles, mais également comme initiatrices et relais de sensibilisation. Qu’ils soient développés par des bureaux des étudiants ou d’entités spécifiquement dédiées à cette thématique, nombre de projets voient le jour et attestent de l’implication de la population étudiante dans le combat mené chaque jour contre l’insécurité routière. Une démarche citoyenne et responsable qui se focalise sur les principaux facteurs accidentogènes. L’alcool (33%), les excès de vitesse (27% hors agglomération et 43% en agglomération) ainsi que le défaut de ceinture de sécurité (22%) y sont abordés. La responsabilisation comme cheval de bataille, les bénévoles se mobilisent et vont à la rencontre d’un public parfois hermétique au discours ambiant.

 

Une action concrète auprès des jeunes

 

Qu’elles s’assurent de la sécurité de fêtards ou qu’elles mènent une démarche à plus long terme, nombreuses sont les associations directement concernées. Loin du discours parfois considéré comme paternaliste par les moins de 30 ans, les campagnes initiées par ces équipes se démarquent avant tout par plus grande proximité générationnelle avec leur public. Sans leçon de morale, sans état d’âme, les jeunes parlent aux jeunes. Ils évoquent leur expérience, leur ressenti et cela fonctionne plutôt bien. Parmi les dizaines d’entités disséminées sur le territoire français, l’association Avenir Santé va à la rencontre du grand public et lui propose de monter sa soirée. L’objectif est simple : permettre à chacun de mettre en place des événements festifs responsables dans lesquels la prévention aura une vraie place. Méthodologie, rappel des obligations légales, des ressources existantes sur chaque département, mise à disposition de sondages et autres quizz… c’est dûment informés que les jeunes peuvent entreprendre d’organiser un événement. Au-delà de l’information, Avenir Santé met en place l’opération « Anti-cartons » et porte, grâce à de nombreux outils (jeux, simulateurs d’alcoolémie…), la pratique de la prévention au cœur des événements. Depuis onze ans, Animafac se mobilise également en faveur de la sécurité routière. Réveiller l’artiste qui sommeille en chacun de nous afin de marquer les esprits, tel est l’objectif que s’est fixée l’association. Dans ce cadre, elle lance chaque année un grand appel à créations qui permet à de nombreux jeunes de s’exprimer sur des thèmes clés de la prévention. Vitesse, alcool, partage de la route… Autant de concepts qui, sous le crayon et la souris des participants, prennent pied dans la réalité. Par ailleurs, l’association diffuse un quizz à la fois ludique et instructif à destination du jeune public.

 

 

 

Attention aux discours culpabilisants et choquants

 

L’efficacité de tels dispositifs repose, en grande partie, sur la réceptivité du public rencontré. Ce dernier se laissant davantage convaincre par un discours léger et abordable que par les sermons les plus culpabilisants, les associations s’adaptent et emploient les codes d’une communication ludique mais toujours responsable. Comme l’illustre Sam, cet archétype du jeune responsable, les initiatives ludiques se multiplient et séduisent le jeune public. A l’image de Teddy, sapeur pompier volontaire de 19 ans, qui assure être « bien plus touché par les discours détendus, venant de gens de mon âge ». Selon lui, la principale raison de son attention réside dans la proximité de ses interlocuteurs ainsi que dans la forme de prévention. « Des formations interactives, des questionnaires tournés avec dérision et des clips de prévention drôles. Voilà ce que je cherche ». A contrario, il se dit lassé par une communication trop « agressive ». Et d’ajouter que « les spots diffusés à une heure de grande écoute ne m’intéressent plus vraiment. Ils sont généralement choquants et je ne les trouve pas assez efficaces. »

 

 

 

Fondée en 1970 par des étudiants de Stockholm, l’association UNF (Ungdomens Nykterhetsförbund, en version originale) est issue du regroupement de deux mouvements de jeunes. Revendiquant une totale indépendance religieuse et politique, elle se consacre à la promotion de la citoyenneté ainsi qu’à la prévention des risques. C’est notamment dans ce cadre qu’elle conduit des formations et mène des campagnes de sensibilisation à la sécurité routière. Sven Törnvald, membre de l’association pendant 3 ans revient sur son expérience au sein de l’UNF et les enjeux d’une telle démarche.

 

« Notre pays a connu une diminution majeure du nombre de morts sur la route. (NDLR : – 33% en 10 ans) Les gouvernements successifs ont adopté un discours strict mais efficace. Une victime déplorée, c’est une victime de trop. L’an passé, nous avons perdu 541 personnes sur les routes. C’est encore trop, mais c’est tout de même encourageant. La Suède est à la pointe de l’innovation dans le domaine de la sécurité routière. L’éthylotest anti-démarrage en est le parfait exemple. Il a permis de limiter le nombre de personnes tuées ou blessées à cause d’une forte consommation d’alcool. Même si nous faisons figure de bons élèves en Europe, nous ne devons pas relâcher notre vigilance et l’UNF y a toujours eu un rôle à jouer. » Ainsi, entre les formations dispensées aux étudiants et les campagnes de prévention et de communication, l’association se mobilise et va à la rencontre d’un public extrêmement vulnérable. « Nous sommes représentés dans une multitude d’établissements scolaires. Nos plus gros terrains d’action sont situés à Uppsala, Stockholm et GöteborgLes étudiants nous accueillent généralement de manière prudente. La perspective de recevoir une leçon de morale n’est pas toujours très  »fun ». D’où le défi qui était le notre : se faire accepter par la population étudiante». Accidenté de la route à l’âge de 8 ans, Sven tire de « cet épisode traumatisant » une grande motivation et une énergie toute particulière qu’il consacre à la prévention et l’écoute. Il garde également un bon souvenir de son passage dans l’équipe. « Le plus intéressant dans mon expérience associative ? Le fait de balayer les idées reçues et s’assurer que les gens comprennent bien les conséquences d’un verre de trop, d’un excès de vitesse ainsi que les nombreux dangers de la route suédoise. »

Sapeur pompier volontaire et jeune conducteur de 19 ans, Teddy se trouve au coeur des problématiques liées à la prévention routière. Partagé entre sa passion des grosses cylindrées et son expérience au sein d’une brigade de l’Essonne, il livre son point de vue sur les campagnes de prévention diffusées ces dernières années et sur leur impact.

 

« En tant que sapeur pompier volontaire, j’ai vu pas mal d’accidents de la route. Certains très graves et d’autres plus anodins. Mais la plupart du temps, ces accidents sont causés par une imprudence ou une négligence de la part des conducteurs. Concernant les campagnes de sensibilisation, même si elles sont de plus en plus proches de la réalité, elles ne m’intéressent plus vraiment. Elles sont généralement choquantes et je ne les trouve pas assez efficaces. J’ai de plus en plus l’impression que les gens attendent autre chose. Personnellement, des formations interactives, des questionnaires tournés avec dérision et des clips de prévention drôles… Voilà ce que je cherche. Et je pense ne pas être seul dans ce cas. Les productions les plus déjantées sont parfois les plus performantes en termes de mobilisation. Le but de toutes campagnes est d’interpeler et de délivrer un message plus constructif que culpabilisant aux jeunes.» Quant au risque de voir ce message relativisé et tourné en dérision par ces mêmes jeunes, Teddy pense qu’il est négligeable, tant que les acteurs de la prévention maintiennent une dose de sérieux et délivrent une information précise et surtout concrète.

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