INTERVENANTS :

Pascal Ewil et Olivier Méthou, groupe local parisien de Greenpeace
Olivier Borel, fédération Moules-Frites
Manuel et Lionel, Jeudi Noir

ANIMATEUR :
Emmanuel Lemoine, secrétaire national Nord-Ouest à Animafac

Les associations étudiantes sont, pour la plupart, confrontées au même problème : comment trouver un écho dans les médias et auprès du grand public quand on dispose de peu de moyens et d’une force de frappe limitée ? Les quelques exemples qui suivent prouvent que l’on peut surmonter ces obstacles en faisant preuve d’un brin d’imagination et de persévérance…

La manifestation « anti-écolos » de Greenpeace

Les membres du groupe local de Greenpeace (environ 200 personnes sur l’Ile-de-France) sont tous bénévoles. Leur rôle est de relayer localement, les campagnes nationales et internationales de Greenpeace.

Dans le contexte du Grenelle, durant lequel les négociations occupaient le devant de la scène, le Greenpeace local s’est interrogé sur la manière de trouver un écho médiatique pour faire passer ses revendications. Plutôt qu’une manifestation classique qui aurait déçu par le faible nombre de participants, voilà ce qui a été proposé

Ce happening a rassemblé 80 personnes selon les organisateurs (100 selon la police)… Peu de manifestants au final, mais des manifestants motivés puisque tous étaient des bénévoles militants issus de Greenpeace, du Réseau Action Climat, du WWF, des Amis de la Terre, etc.

Le film de cette petite manifestation a été visionnée près de 70 000 fois sur U-tube, Daily Motion ou le site de Greenpeace. Aujourd’hui, chacun peut mettre ses films en accès libre sur Internet, et avec un bon « buzz » celui-ci peut rencontrer un écho important auprès des internautes. Le meilleur exemple, qui a d’ailleurs fortement inspiré Greenpeace, était celui des « manifs de droite » qui ont reçu la visite de plus de 500 000 internautes.

Pour couvrir la manifestation, deux caméras se sont promenées durant la journée, filmant les différentes actions des manifestants. Le montage permet de donner du rythme même si, pour une question de droit, les accompagnements musicaux de la version « off » (diffusée ce jour, NDLR) ont dû être retirés de la vidéo en ligne. Le caméraman regrette également de ne pas avoir pu intégrer, toujours pour une question de droits, les réactions des passants. Les commentaires laissés sur Internet permettent néanmoins de prendre le pouls du public. Exceptées quelques réactions « premier degré » (« D’accord, ils sont chiants les écolos, mais vous exagérez pas un peu ?! »), la plupart des personnes ont compris l’humour et trouvent la démarche plutôt sympathique.


Questions de la salle

N’est-ce pas risqué, pour Greenpeace, de se mettre à dos l’État et les industriels si, par la suite, ils souhaitent travailler avec eux ?
Le groupe local estime que le ton clairement humoristique de la manifestation devrait normalement désamorcer ce type de réactions.

Cette manifestation n’apporte pas de message clair et ne permet pas de comprendre les revendications de Greenpeace. N’est-ce pas problématique ?
Le groupe local de Greenpeace admet qu’il s’agit là d’une des limites de l’opération et que cette réflexion a été posée en interne. Leur but n’était néanmoins pas de relayer un message, mais de capter l’attention des médias et du public pour montrer au gouvernement qu’ils pouvaient contrebalancer sa puissance de communication. Durant la manifestation, des tracts développant la position de Greenpeace ont néanmoins été distribués, et le sigle de l’ONG sur le film permet aux internautes qui le souhaitent d’aller se renseigner sur son site Internet. L’objectif de cette manifestation étaient de faire parler des problèmes dénoncés par Greenpeace : un but qui a été atteint avec peu de moyens. Et, détail qui n’est pas à négliger, l’action a été très amusante à mener !

Le groupe local de Greenpeace rappelle cependant que ces actions ludiques ne doivent pas faire oublier le travail de fond mené en amont. Les actions « médiatiques » de l’ONG ne représentent qu’une faible part de son activité et ne sont utilisées qu’en utlime recours.

Ils rappellent le déroulement d’une campagne :
Étape 1 : étudier. Des recherches scientifiques sont menées pour identifier les problèmes et des campagnes de relevés effectuées pour constituer une base de données.
Étape 2 : informer. Des colloques et des interpellations auprès des autorités concernées tentent d’alerter sur les problèmes identifiés.
Étape 3 : proposer. Des solutions constructives sont proposées pour remédier aux problèmes. Le prototype d’une Twingo aux émissions réduites de 50 % émanaient ainsi de propositions de Greenpeace, de même que les frigidaires fonctionnant au butane plutôt qu’avec des hydrochlorofluorocarbures (HCFC) nocifs pour l’environnement.
Étape 4 : faire pression. Une action de lobbying a ainsi été mené auprès du groupe Lapeyre pour qu’il promeuve une filière bois labellisée FSC (forêts gérées durablement).
Étape 5 : interpeller à travers des actions physiques non violentes. Ces actions représentent une solution de dernier recours et ne constituent que 20 % du budget de Greenpeace et 10 % du temps des salariés et bénévoles. La pose d’une banderole représentant un thermomètre géant sur la tour Eiffel pour signifier l’impératif de ne pas laisser le réchauffement climatique dépasser les deux degrés est le dernier exemple d’action « spectaculaire » menée en France.

Pour mener ces interpellations, des formations sont proposées par Greenpeace international plusieurs fois par an. Depuis quelques temps, les activistes menant ce type d’actions sont passibles de poursuites, leur responsabilité personnelle étant engagée. L’ONG prend évidemment en charge les frais de justice.

Dans certains pays, les actions de Greenpeace sont devenues néanmoins difficiles à mener. Aux États-Unis, la position pacifiste de l’association durant la guerre en Irak a fait chuter le nombre d’adhésions : de moins en moins de bénévoles se proposent aujourd’hui de relayer ses campagnes. Le directeur de Greenpeace Brésil, lui, ne se ballade plus sans garde du corps, ayant reçu des menaces de mort de la part de lobbies industriels.

Le « parcours de vie » et la « magic box » de Moules-Frites

La Fédération Moules-frites rassemble les associations LGBT (Lesbiennes, gays, bi, trans) qui mènent deux types d’actions : de la prévention Sida et de la sensibilisation contre l’homophobie. Ces deux sujets n’étant pas toujours simples à aborder, la Fédération a développé un ensemble d’outils permettant d’amorcer le dialogue.

Le parcours de vie

Ce jeu de rôle a été créé par AIDES pour alerter sur le rejet des personnes séropositives. Il y a quelques années, l’association A jeu égal, qui fait partie du réseau Moules-Frites, a entrepris de l’adapter à la thématique de l’homophobie.

Le jeu se présente sous forme de « fiches de rôles » distribuées à chacun des participants : le jeune adolescent souhaitant faire son coming-out, les parents catholiques, les amis, le policier qui va arrêter ce jeune à la sortie d’une boîte, etc. Au total, une petite dizaine de personnages interviennent. Le jeune homosexuel, dispose d’un certain nombre de points de moral qui vont baisser ou augmenter selon les interactions qu’il entretiendra avec les différents personnages. Le jeune angoissé qui ne parviendra pas à assumer son homosexualité face à son père et finira dans la confrontation perdra des points, celui qui parviendra à se prémunir des injures en gagnera.

Le but du jeu est de parvenir à la fin des 30 à 40 minutes de jeu en conservant au moins un point de moral. Dans le cas contraire, on considère que le jeune est « candidat au suicide ». Une manière d’alerter sur une réalité : les jeunes homosexuels se suicident 13 fois plus que le reste de la population. À la fin du jeu, une grosse demi-heure de discussion est prévue afin d’analyser les réactions de chacun.

Le « parcours de vie » permet de faire réfléchir les participants à l’homophobie latente existante dans la société, mais aussi à leurs propres réactions : la première insulte apprise dans la cours de réaction est « pédé » et il nous arrive souvent d’user de termes homophobes sans même nous en rendre compte. Les réactions aux enseignements de ce jeu de rôle sont souvent très positives et la prise de conscience réelle. Sa limite : il s’agit d’une sensibilisation au cas par cas, qui prend du temps, et ne permet pas de faire évoluer massivement les mentalités.

Le parcours de vie peut être adapté à toutes les thématiques et Moules-Frites propose de former ceux qui souhaiteraient utiliser cet outil. Pour les contacter : www.moules-frites.org

La magic box

Cet outil de sensibilisation a été développé pour le volet « prévention Sida » de la fédération Moules-Frites. Les bénévoles se sont en effet aperçus que si la distribution de préservatifs fonctionnait toujours, elle ne permettait pas de faire rester le public autour du stand et d’entamer avec lui une discussion sur la sexualité et la nécessité de se protéger.

La Magic box est une boîte recouverte d’un rideau, à l’intérieur de laquelle est disposé un godemiché. Les spectateurs sont invités à y placer « à l’aveugle » un préservatif. Pour renforcer l’aspect ludique, un concours du meilleur temps peut être organisé (Record de 15 secondes durant les rencontres, NDLR).

Un autre jeu « cherchez l’intrus » a également été imaginé pour sensibiliser dans les selfs à l’heure du déjeuner. Des pots contenant du Nutella, de la chantilly, du miel et autres substances sont disposés sur la table et les spectateurs sont invités les trier selon qu’elles peuvent être mises sur un préservatif ou non.

Le but de ce jeu est de faire prendre conscience au jeune public que mettre un préservatif, loin d’entraver la sexualité, peut au contraire devenir un moment érotique. Dans l’ensemble, le parti pris de Moules-Frites est de miser au maximum sur des sensibilisations faisant appel à l’humour et au second degré.

Olivier Borel évoque, pour clore son intervention, une campagne d’affichage menée à l’occasion de la Saint-Valentin montrant des images de gays et lesbiens en train de s’embrasser avec ce slogan « Choquant ? pour les homophobes ! ». Alors que les affiches de l’association étaient traditionnellement arrachées massivement, le taux de vandalisme a été bien moins important cette année-là car celui qui s’apprêtait à enlever le poster était directement renvoyé à son statut d’homophobe.

Des bulles contre la bulle immobilière (Jeudi Noir)

Jeudi Noir est un collectif dont le but est de dénoncer les problèmes touchant les jeunes. En 2005, sous le nom de « Génération précaire », ils sont parvenus à attirer l’attention sur la condition des stagiaires. Ils ont également mené campagne contre l’élection de Sarkozy avec « La France qui se lève tôt ». En 2006, ils ont lancé une série d’actions, « des bulles contre la bulle immobilière » qui a su attirer l’attention des médias sur la question de la hausse exponentielle des loyers.

– Les films de leurs actions : www.jeudi-noir.org

Sans réelle légitimité, ni en tant qu’expert, ni en tant qu’élus, ils ont pourtant réussi à réaliser un véritable « hold-up médiatique ». Forts de ces expériences, ils souhaitent, aujourd’hui, tenter de dresser un « mode d’emploi » de l’art et la manière d’acquérir une visibilité médiatique quand on a peu de moyens.

Première condition pour mener une action médiatique : créer un discours qui fasse écho aux préoccupations d’un groupe. Jeudi Noir a ainsi été lancé en octobre 2006 pour s’attaquer à la bulle immobilière qui a multiplié par deux les prix des loyers depuis quelques années. Le collectif a voulu donner un corps et une voix aux jeunes galériens du logement qui n’étaient ni représentés, ni entendus. En somme, la même démarche que celle entreprise avec « Génération Précaire », né du constat que les « stagiaires professionnels » n’étaient défendus par aucun syndicat et que Politiques et Médias ne s’intéressaient pas à leur sort.

Deuxième condition : adapter la forme au fond. Il est nécessaire de trouver la forme adéquate pour véhiculer son message. Jeudi Noir a choisi de « s’incruster » dans les appartements. S’insurger contre des loyers à 600 ou 700 euros pour des surfaces ridicules ne parle pas aux journalistes. En proposant à la presse une situation concrète permettant de mettre en image cette réalité, ils leurs mâchent le travail. Il est important de travailler sur l’aspect visuel de l’action : un logo , un « code vestimentaire« , etc. Dans son happening, Jeudi Noir a ainsi choisi plusieurs éléments identifiables : les confettis, le mousseux et la mascotte « Disco King » rendent l’opération festive et visuellement attrayante.

Mais attention : ce n’est pas parce que l’on mâche le travail des journalistes qu’il faut les sous-estimer : aussi travaillé que soit votre happening, s’il n’y pas un travail de fond sur l’argumentation et que celui-ci ne fait pas écho à un véritable malaise sociétal, les médias ne s’intéresseront pas longtemps à cette action.

C’est pourquoi avant de se lancer, Jeudi Noir à mené un important travail de recherche sur le phénomène et les conséquences de la bulle immobilière en se renseignant auprès de la CAF, de l’association de l’Abbé Pierre, de l’Union des propriétaires… Ces recherches leur ont permis de dresser un argumentaire solide et de discuter, durant les « visites » d’appartements avec les propriétaires. Quand ces derniers arguent qu’ils doivent augmenter les loyers pour rembourser des crédits de plus en plus taxés par les banques, Jeudi Noir leur répond, chiffres et arguments à l’appui, que ce n’est pas aux locataires de payer leur investissement, etc.

Reste la prise de contact concrète avec les journalistes. Pour se faire, Jeudi Noir a d’abord utilisé pleinement l’outil Internet. Des premières actions ont été filmées et mises en ligne afin que les journalistes puissent avoir un aperçu du « reportage » que leur proposait le Collectif : beaucoup plus simple, ensuite, d’aller convaincre les rédactions de l’opportunité de couvrir ces happenings. Jeudi Noir dispose, de plus, d’un large fichier presse constitué au fil du temps. Quand ils envoient un communiqué de presse, ce sont plus de 15 000 journalistes qui le reçoivent. De quoi espérer au moins quelques réponses…

Afin de rendre son action pérenne et de s’assurer un suivi dans les médias, Jeudi Noir a, enfin, conçu ses happenings comme un feuilleton.
Épisode n°1 : les visites d’appartement et le dialogue avec des propriétaires, qui les renvoyaient inlassablement sur les agences immobilières.
Épisode n°2 : quelques fêtes improvisées dans lesdites agences immobilières et une apothéose au salon de l’immobilier.
Suite et fin de la série : une interpellation directe des responsables politiques. En s’incrustant dans une conférence de presse donnée par Jean-Louis Borloo, le collectif a ainsi réussi à obtenir un rendez-vous auprès du ministre de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement du gouvernement Villepin. Même si celui-ci ne les a pas réellement pris au sérieux durant l’entretien, cela leur a néanmoins permis de présenter l’une de leurs revendications : une indexation des loyers sur l’inflation. Mesure proposée récemment par Nicolas Sarkozy… Jeudi Noir a également réussi à obtenir un entretien avec la ministre de l’Enseignement supérieur Valérie Pécresse… qui vient d’accorder 15 millions d’euros pour favoriser le logement étudiant.

Questions de la salle

Jeudi Noir a-t-il contacté les autres associations de locataires ?
Le Collectif s’attendait à ce que ces dernières prennent spontanément contact avec eux lorsque leur voix a commencé à être relayée dans les médias et leur idée était, à terme, de s’associer avec eux pour continuer cette action. Cela n’a cependant pas été le cas. C’est finalement Jeudi Noir qui a été trouver des associations comme le DAL (Droit au logement) afin de leur proposer de constituer le « ministère de la Crise du logement ».

Quels sont les résultats concrets des actions du Jeudi Noir ?
Cela n’est pas toujours facile à évaluer. La proposition de Nicolas Sarkozy d’indexer les loyers sur l’inflation ou les 15 millions accordés par Valérie Pécresse au logement étudiant sont des revendications qui ont longtemps été portées par le Collectif. Difficile de savoir si ces mesures découlent directement de leur lobbying, mais cela n’a que peu d’importance du moment qu’elles finissent par voir le jour. Outre ces mesures nationales, le Jeudi Noir a réquisitionné des immeubles inoccupés, ce qui a permis de loger concrètement des étudiants précaires. L’occupation la plus médiatisée, celle de la rue de la Banque, a d’ailleurs conduit la Mairie de Paris à racheter l’immeuble réquisitionné.

Le fait d’être à Paris n’est-il pas plus facile pour mener ce type d’actions ?
Jeudi Noir a mené quelques actions à Toulouse et Lille, mais il faut reconnaître que c’est le fait d’avoir initié l’action dans la capitale qui a permis de toucher les grands médias nationaux. Bien que la presse régionale soit la plus lue en France et que « France 3 région » soit beaucoup regardé, les médias nationaux ont tendance à croire que Paris est la France, et qu’il ne sert à rien de relayer des actions tenues en dehors de la capitale. S’adresser aux médias régionaux peut néanmoins être intéressant car ils sont moins verrouillés politiquement que les rédactions nationales.

Quels sont les relations de Jeudi Noir avec les forces de l’ordre ?
Les actions du collectif sont réputées pour être non violentes : il existe donc un accord tacite avec la police qui ne se prive pas de les « dégager » durant leurs actions, mais sans jamais employer la force. Un accord qui tient d’autant mieux que, les caméras étant souvent présentes, elles protègent les militants. Il devient cependant de plus en plus difficile d’éviter que la police ne soit présente sur les lieux de leurs happenings : ils sont obligés de ruser en donnant de faux rendez-vous pour avoir le temps de développer leur action avant l’arrivée des forces de l’ordre.

 

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