Après avoir voulu résoudre le problème de l’insertion professionnelle des jeunes par le « statut » en proposant le Contrat Première Embauche, Dominique De Villepin change de tactique devant la crise engendrée et engage un grand débat national université-emploi.

Installée le 25 avril dernier, la commission qui animera les débats doit identifier les difficultés rencontrées et proposer des solutions concrètes applicables dès la rentrée 2007.

Une fois planté le débat, nous avons demandé à deux membres de la commission quelles attentes ils avaient de ce travail et quelle était leur analyse des problèmes à résoudre et des pistes à explorer.

 

* Le rapport d’étape est consultable sur le site de la commission

 

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Le CPE enterré, Dominique de Villepin a souhaité faire oublier la crise en proposant de nouveaux chantiers plus volontaristes. C’est ainsi qu’il propose ce grand débat national sur l’université et l’emploi afin de s’attaquer au problème en amont. Ce sont ici bien sûr l’université et sa difficulté à assurer l’insertion professionnelle de ses étudiants toujours plus nombreux qui sont montrées du doigt.


Des auditions pour faire vivre le débat

Les rails sont posés par le ministre : il s’agit de s’attaquer aux deux priorités que sont l’orientation et l’insertion professionnelle. Le tout est mené par une commission composée d’une quinzaine de membres issus du monde de l’entreprise et de l’université. Points de partenaires sociaux parmi les membres, ils seront consultés lors de la quarantaine d’auditions menées auprès d’experts des ministères de l’Éducation nationale et de l’Emploi, de l’INSEE, du CEREQ ainsi que des recruteurs. « Dresser leur diagnostic, donner des éléments de prospectives et faire des propositions », telle est leur mission comme le rappelle Patrick Hetzel recteur de Limoges qui préside la commission.

En se concentrant sur une définition de la professionnalisation des études supérieures, la commission étudiera plus précisément les questions d’orientation, d’information et d’insertion professionnelle ; la professionnalisation des études dans le cadre du LMD ; l’apprentissage et le développement de l’alternance. Les auditions réalisées par la commission nationale seront complétées par des débats organisés au sein de chaque académie et un site Internet dédié, avec un forum de discussion sur les sujets abordés.

Apporter rapidement des réponses concrètes

Le travail a déjà débuté car la remise du rapport d’étape est prévue pour juin, avant une version définitive fin octobre. Le calendrier est un peu bousculé car il s’agit d’agir vite et de proposer des mesures applicables dès la rentrée 2007.

La question reste de savoir si ce débat est le grand espoir de l’université française ou un rapport de plus sur l’insertion des jeunes et leur professionnalisation dont le seul objet aura été de noyer le poisson ? Les problèmes sont réels et l’intention louable, il reste à connaître les suites qui seront données à cette impulsion.

 

Marie Duru-Bellat, sociologue, professeure des universités, enseigne les sciences de l’éducation à l’université de Bourgogne, chercheuse à l’Institut de recherche en économie de l’éducation (IREDU). Elle a commencé sa carrière comme conseillère d’orientation. Ses premiers travaux de recherche ont été consacrés au fonctionnement de l’orientation, au rôle des demandes familiales, à l’effet établissement. Elle a beaucoup travaillé sur les inégalités sociales dans le système scolaire français ainsi que sur les inégalités entre les sexes. Elle a récemment réalisé des études comparatives internationales sur les politiques éducatives.

Vous avez été nommée à la commission université et emploi , qu’attendez vous de cette commission ?

J’attends de la commission qu’elle ouvre le débat sur des problèmes qui sont profonds et qui s’envisagent à long terme. Elle ne va évidemment pas les régler en si peu de temps mais je crois qu’il est intéressant d’y participer dès lors qu’on nous invite à discuter de façon large et ouverte comme je pense que c’est le cas.


Ce sont effectivement des questions sur lesquelles des rapports sont régulièrement produits.

Il est clair que ce sont des problèmes durables. Le problème de l’emploi des jeunes ou du déclassement par exemple sont évoqués depuis 20 par le CEREQ. Les inégalités à l’école, les problèmes d’orientation, etc. sont récurrents. Il est évident que ce n’est pas la commission qui va les régler mais le dialogue qu’elle propose est intéressant.


Est-ce que le dialogue n’est finalement pas la raison première de la commission après la crise du CPE où le manque de consultation était au centre de la polémique ?

Il est vrai que c’est une occasion de renouer le dialogue, les auditions se passent d’ailleurs dans un bon climat, avec beaucoup d’écoute. De plus, tout ce qui va être dit sera public puisqu’il sera possible de le consulter sur un site Internet. Ce sont quand même les garanties d’un dialogue sincère. Certains disent que la commission est purement politique. Qu’elle réponde à des considérations politiques n’est pas le fond du problème, le fond du problème est quand même bien présent et posé.


Le résultat du débat ne dépend-il pas essentiellement de ce qui sera fait des travaux par la suite ?

Il y a des critères de faisabilité et d’opportunité politique qui se retrouvent à chaque consultation. Il n’y a pas que les effet visibles politiquement, il y a aussi des effets invisibles : le fait par exemple, que les représentants étudiants s’expriment et entendent ce que pensent les autres acteurs n’est pas rien, même s’ils n’en sort pas de mesure médiatique ; les débats qu’il y aura en région vont amener les gens à dialoguer, etc. La commission Thélot dont tout le monde a dit qu’elle n’avait rien donné a selon moi donné des choses intéressantes du même ressort sur certains sites.


Quel serait votre constat sur la situation de l’université et sa capacité à insérer les jeunes sur le marché du travail ?

L’insertion des jeunes est une vaste question. Ce que l’on peut d’abord dire, c’est que l’université n’est pas responsable des difficultés que connaît l’emploi : s’il y avait plus de croissance et donc moins de chômage, on ne parlerait pas de ces questions là. Ceci dit, est-ce que ce que « produit » l’université favorise l’emploi des jeunes, je pense globalement que la réponse est non. Il y a des gens qui sont protégés par leurs diplômes et il y en a qui ne le sont pas du tout. Mais c’est aussi la rançon du succès : l’université accueille maintenant un jeune sur deux. Est-ce qu’il n’y a pas un décalage plus structurel et qui est sans doute appelé à durer entre ce qu’attendent les jeunes de leurs études supérieures et la réalité du marché du travail ?


Est-ce que l’alternance et l’apprentissage sont une solution à tous les problèmes ?

Pour certaines filières c’est bien et assez immédiat à mettre en place. Dans les filières où c’était facile à faire, c’est déjà fait. Le gros problème sont les filières de masse de l’enseignement supérieur : les grands cycles littéraires, juridiques ou scientifiques généraux, qui ont des débouchés plus variés qui rendent les choses plus difficiles. Quelle formation en alternance proposer à un jeune qui se prépare au CAPES de philosophie où seuls 4% sont reçus ? Il y a aussi une part d’aléas et de prise de risque dans les études supérieures et on ne peut pas tout organiser de façon parfaitement rationnelle. Il est en même temps naturel de chercher des solutions techniques. Certains proposent à la commission d’informer les jeunes sur les débouchés. J’ai simplement fait remarquer que des jeunes persisteront à aller dans des filières bouchés pour tenter leur chance, ou parce que ça les intéresse personnellement. Est-ce qu’il faut le leur interdire ? Il y a d’un côté des filières pour lesquelles les réponses sont plus faciles à trouver et de l’autres des filières plus délicates. Il faut peut-être craindre que la commission se polarise sur ce qui est plus facile.


Le calendrier est assez serré avec une volonté de proposer des choses concrètes pour la rentrée.

Je fais le pari que n’importe quel gouvernement qui viendrait après serait obligé de relancer cette discussion parce que les questions qu’elles posent sont justement récurrentes.

 

Daniel Laurent est docteur d’Etat ès sciences, professeur des universités à l’université Paris 7-Denis Diderot, vice-chancelier des universités de Paris (1978-81), conseiller scientifique auprès du président du Groupe AXA (depuis 1986), administrateur provisoire en charge de la création de l’université de Marne-la-Vallée (1989-96), directeur de l’Institut francilien d’ingénierie des services au sein de cette université depuis 1996.


Vous avez été nommé à la commission du débat national université et emploi, qu’attendez-vous de cette démarche ?

Le cadre est défini par le gouvernement mais la commission reste très libre dans sa démarche. Il s’agit d’abord de sensibiliser l’opinion -qui est déjà convaincue- de recueillir l’avis des partenaires sociaux et surtout de sensibiliser la classe dirigeante à la nécessité d’agir rapidement en dépassant les discours convenus et les a priori.

Les trois organisations étudiantes auditionnées souhaitent quant à elles vivement que l’enseignement supérieur assume sa mission de préparer les jeunes à l’insertion professionnelle.

Des rapports existent sur ce sujet depuis une trentaine d’années et il est temps d’agir. Les disfonctionnements transparaissent à travers les auditions : le problème de la gouvernance ou de l’orientation reviennent fréquemment, mais il faut sortir du convenu et imaginer d’autres paradigmes pour apporter des réponses, en prenant aussi en compte le contexte de formation tout au long de la vie.


Quel est votre diagnostic personnel sur les difficultés d’insertion professionnelle des jeunes ?

Selon moi, il faut distinguer deux niveaux. Le premier, c’est celui des 100 000 jeunes qui sortent de l’enseignement supérieur dès la première année ou qui « s’évaporent » dès les premiers mois, sans aucun diplôme. C’est aussi celui des jeunes engagés dans des voies qui offrent peu de perspectives parce qu ‘il s’orientent par défaut. Les capacités formatrices des filières qui auraient pu les accueillir en IUT, en BTS tertiaires notamment sont limitées. C’est un problème bien identifié auquel on peut apporter des réponses précises et concrètes. Cela transparaît d’ailleurs dans les auditions.

Le deuxième niveau est de faire en sorte que toutes les formations favorisent l’insertion professionnelle. Le récent rapport Proglio et les entretiens que nous menons l’évoquent tous : quelle que soit la discipline, il faut que les jeunes maîtrisent les langues étrangères, les outils informatiques, mais aussi les techniques de rédaction, d’expression et de prise de parole. Car toutes les formations ont une finalité d’insertion professionnelle pour les jeunes qui les suivent, que ce soit une licence de philosophie ou de mathématique. Un jeune qui a fait une licence de maths et qui maîtrise ces outils là n’a pas de problèmes par la suite.

Il faut aussi probablement développer les formations en alternance. Nous l’avons expérimenté à Marne la Vallée lorsque nous avons créé l’université et cela fonctionne aujourd’hui très bien, y compris pour des disciplines générales comme les mathématiques. Il y a ainsi des formations en alternance en licence professionnelle, en master, en IUT et en formation d’ingénieur, etc. Il faut aussi que les stages soient de vrais stages, d’une durée suffisante pour que cela apporte quelque chose.

Il ne faut par ailleurs pas oublier que les universités ont pris le chemin de la professionnalisation depuis longtemps : les IUT, les formations d’ingénieurs, les maîtrises de sciences de gestion, les MIAGE, les DESS, etc. existent depuis des décennies.

Il est vrai qu’avec la mise en œuvre du LMD, tous les acteurs soulignent les problèmes de lisibilité et je pense que l’administration centrale est pour le moment dépassée sur les questions de la professionnalisation.
Le LMD en est à une première étape qu’il faut poursuivre car il s’agit d’une évolution en profondeur qui ne se résume pas à plaquer de nouveaux noms sur des diplômes anciens. Cela doit aller bien au delà et amener à repenser les organisations des universités pour relever le défi de l’insertion professionnelle de tous les étudiants qu’elles accueillent.

 

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