Des pains tout ronds déferlent, se déversent d’une benne par tonnes. Une avalanche de miches enfarinées qui hument le bon blé. La pitance est encore comestible, puisqu’elle n’a que deux jours. Chaque jour à Vienne, la quantité de pain inutilisée et vouée à la destruction pourrait nourrir la seconde plus grande ville d’Autriche, Graz. Le documentaire Wee feed the world, en salles le 25 avril, prend un parti qu’il tient jusqu’aux dernières images : nous faire entrer dans l’immensité du « marché de la faim » (c’est la traduction française du titre du film) par les sens, en nous mettant le nez dans la farine, les yeux dans les tomates, les oreilles dans le poulailler.

Départ sur un petit chalutier breton où l’on constate par l’exemple le fossé qui sépare la pêche artisanale, vouée à disparaître, de la pêche industrielle. Les pêcheurs sont filmés dans leurs moments ordinaires, les mains dans le poisson, tout à leur vitesse de travail. Parois délabrées du bateau, rouille qui suinte sur fond d’aurore, enfin de nuit encore noire. Puis le bruit assourdissant des énormes énormes treuils qui remontent les filets, l’eau qui coule de partout. « Y’a rien de plus frais que ce que ces hommes ont pêché », explique un scientifique à la caméra face au petit butin ramené à quai. Effectivement : il faut laisser leur poisson deux jours en chambre froide avant de pouvoir le manger. Le filet ne reste qu’une à deux heures par jour dans la mer, ce qui explique la qualité de la prise. Comparaison maintenant avec l’étalage des prises issues de bateaux industriels : les yeux éclatés à cause de la pression de l’eau endurée, le corps devenu totalement flasque alors que les poissons précédents semblaient rigides comme du bois, ces prises trimballées treize à quatorze heures dans l’eau avant d’être remontées font pâle figure.

Des racines de tomate à travers la laine de verre.

Suite de la visite : les serres d’Almeria, la capitale des légumes d’hiver. 25 mille hectares de larges bandes grises, vues du ciel, soit plus que la Belgique et la Hollande réunies. Les tomates roulent comme sur des tapis de bowling. Puis tombent dans des petits bacs en plastique.
Les interviews du pénétrant Jean Ziegler, rapporteur auprès de l’ONU sur le droit à l’alimentation, permettent de faire le point. Au marché de Sandagar à Dakar, le plus gros marché de l’Afrique de l’Ouest, on peut acheter des fruits et légumes européens au tiers du prix local. Parce que les pays riches subventionnent leur agriculture pour l’exporter. Résultat : « Même en travaillant dix-huit heures sous un soleil brûlant, le paysan sénégalais n’a aucune chance de survivre en travaillant sa terre. S’il lui reste un peu de force, il émigrera illégalement par le détroit de Gibraltar, et se fera exploiter dans le Sud de l’Espagne ou comme balayeur à Paris, en acceptant des conditions de vie précaires ».
Dont acte : la caméra s’attarde auprès d’un oud fabriqué avec une bassine verte et un manche à balai rafistolé, qu’un immigré racle à Almeria. Il en extrait miraculeusement des notes nostalgiques, assis sur un cageot entre 2 bâches auprès d’un feu.
Des inserts tels que « Si les tomates voyagent à travers l’Europe, c’est parce que le transport ne représente que 1% du prix à la revente » font le liant entre les images brutes.
Certaines phrases de Jean Ziegler se passent totalement d’illustrations : Selon la FAO, 100 000 personnes meurent chaque jour de faim ou des conséquences immédiates de la faim. Toutes les quatre minutes, quelqu’un perd la vue par manque de vitamine A. 842 millions de personnes souffrent de malnutrition chronique aggravée. Or l’agriculture actuelle produit suffisamment d’aliments pour nourrir 12 milliards de personnes. Pour le dire autrement, tout enfant qui meurt actuellement de faim est, en réalité, assassiné. »

« Comment nos poules mangent la forêt amazonienne ».

Tout prend vie, le réalisateur nous emmène dans le Mato Grosso, où des tracteurs viennent de raser la forêt pour planter du soja, qui viendra nourrir le cheptel européen et appauvrira le sol brésilien. Du haut d’un avion, c’est flagrant, tout cette surface verdoyante fraîchement rasée comme le crâne d’un tondu. La surface de la forêt vierge rasée depuis 1975 au Brésil équivaut à la surface de la France et du Portugal réunis. Puis nous le suivons dans le Nordeste du Brésil où sévit la misère la plus noire. Où les mamans mettent des pierres à cuire en espérant que leurs enfants s’endorment entre-temps et oublient leur faim, où les familles boivent de l’eau croupie. Se superposent les images du paysan desséché du Nordeste et la montagne de soja qui s’égraine dans les hangars pour l’exportation, véritable cornes d’abondance.

Le péril jaune

Erwin Wagenhofer garde le plus fort pour la fin. Un coq pour 10 poules batifolent à perte de vue. Direction l’incubateur : leurs oeux sont entassées dans des cageots qui s’empilent en hauteur. C’est le début d’un cycle de production qui dure 8 semaines. Quelques jours plus tard, nous retrouvons d’innombrables peluches jaunes qui s’agitent dans leur cageot blanc. Des poussins bientôt jetés sur un tapis roulant où ils tombent maladroitement, se raccrochent comme ils peuvent, piaillent et finissent emportés au loin. Chaplin se serait fait un plaisir de croquer ces temps modernes où les poussins sont balancés comme des tomates d’un tapis à l’autre sur la chaîne infernale. La colonie jaune termine dans un hangar où elle subira un engraissage à la pointe, avec termostat ultra précis. On les retrouve en poulets quelque peu sinistres, hantant l’immensité surpeuplée du dépôt. Livrées dans des « corbeilles de transport », les poules baignent dans un halo bleu : une lumière pour ne pas les stresser avant l’abattage. Rebelote, elles se cassent la figure sur les tapis roulants, puis sont pendues à des crochets la tête en bas pour recevoir un coup d’assomoir électrique : un bain d’eau électrifiée qui leur fait perdre conscience pour avoir le cou tranché par un couteau rotatif. Plumées, elles se balancent toujours en quantité industrielle au bout de leur crochet : 50 000 bêtes par jour sont tuées. 

Ce que le film montre également, ce sont ces employés des temps modernes qui doivent tenir la cadence, attacher les pattes des poulets à la main avant qu’ils ne soient empaquetés dans du cellophane et dans leur barquette de polystyrène.
L’interview de Peter Brabeck, le P.D.G. de Nestlé (la plus importante multinationale agro-alimentaire mondiale), reste un morceau de bravoure (quoi ? les OGM ? M’enfin, ça fait cinq ans qu’ils existent aux Etats-Unis et qu’ils ne posent aucun problème, faut arrêter !). Mais ce qui est précieux, c’est que le spectateur-consommateur-citoyen a palpé de ses mains les réalités du marché de la faim. Gageons qu’il s’en souviendra à l’heure de faire ses emplettes.

We feed the world, sortie en salles le 25 avril. 

www.we-feed-the-world.fr

Erwin Wagenhofer, le réalisateur, est un journaliste freelance et cinéaste autrichien.

 

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