Faire de l’éducation aux médias en milieu scolaire

Fiche pratique

Que peut-on bien apprendre à une génération biberonnée à Internet, élevée à la sauce blog et capable de tourner un court-métrage avec son téléphone portable ? Pas grand chose, me direz-vous. Et pourtant, ce n’est pas parce que l’on est plus familier des écrans plasma que des auteurs du XIXe que l’on comprend mieux le paysage médiatique qui nous entoure. Un constat qui a conduit l’Éducation nationale à faire de l’éducation aux médias l’une des missions fondamentales de l’école publique. Manque de temps ou de moyens, les enseignants peinent cependant à intégrer cette nouvelle discipline dans leurs programmes. Une mission pour de jeunes associatifs comme vous, producteurs ou amateurs de médias.


1. PRÉPARER LA RENTRÉE DES CLASSES

Comme tout bon professeur, il vous faudra, avant votre grand retour sur les bancs de l’école, définir le contenu de votre intervention : qu’est-ce qu’on souhaite enseigner aux élèves, avec quels objectifs, comment ? Tâche d’autant plus ardue que l’éducation aux médias reste une discipline mal connue, aux contours pas forcément bien définis.

Petit aperçu législatif

Éduquer aux médias : le sujet occupe professeurs, chercheurs et politiques depuis des décennies. Au fil des évolutions technologiques et de leurs réflexions, ils sont parvenus à définir des objectifs pour cette nouvelle venue dans les programmes scolaires. Voici, en substance, le fruit de leurs tergiversations.

L’éducation aux médias doit éveiller l’esprit critique

C’est même là sa première vocation : cernés par les médias, les jeunes doivent comprendre comment fonctionnent ces canaux d’information et savoir analyser les messages qu’ils leurs envoient. La « Loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école » de 2005, comme le « Socle commun de connaissances et de compétences » (Décret n° 2006-830 du 11 juillet 2006), insistent sur la nécessité d’initier les élèves à une lecture critique des médias d’information et à une prise de conscience de leur influence dans la société.

L’éducation aux médias doit permettre de devenir un virtuose de la technologie. Ou au moins de savoir manier clavier, souris et caméra, si l’on en croit le pilier n° 4 du susnommé « Socle commun de connaissances et de compétences » sobrement intitulé « Maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication ».

L’éducation aux médias est une discipline transversale

Pas de plages horaires spécifiquement destinées à cette nouvelle matière : aux professeurs d’intégrer des modules d’éducation aux médias dans leurs plannings, si possible main dans la main avec leurs différents collègues.

En tant qu’association étudiante vous n’êtes, bien sûr, pas forcée d’adhérer aux diktats de l’Éducation nationale. Prévoir une intervention qui réponde à ses critères vous permettra néanmoins d’être mieux accueillis dans les écoles, d’obtenir plus facilement des agréments du ministère… Et puis, si on vous dit que c’est bon pour les élèves !

Petit aperçu du paysage médiatique

On appelle média « tout support de diffusion de l’information constituant à la fois un moyen d’expression et un intermédiaire transmettant un message à l’intention d’un groupe. » Télé, radio et presse écrite, bien sûr, mais aussi cinéma, photographie, publicité, et toutes technologies liées à Internet. La liste est longue…

Si votre association souhaite se lancer dans un programme d’éducation aux médias, c’est sans doute qu’elle a déjà développé une expertise sur l’un ou plusieurs de ces médias.

N’ayons pas peur des lieux communs : Internet a changé la donne en brouillant les frontières entre ces différents médias, et il devient de plus en plus difficile de ne pas adopter une démarche « multimédias ». Vous souhaitez évoquer les contraintes de la presse écrite ? Parlez également de la mise en ligne des grands journaux et des nouveaux outils que leurs confèrent les technologies de la presse 2.0.

Des idées d’actions…

Après 35 heures l’oeil vissé sur le tableau noir, on a envie de tout sauf d’un autre cours magistral. Coup de bol, l’éducation aux médias se prête peu aux longues tirades poétiques au coin d’une table en bois. On ne dit pas que votre intervention ne doit contenir aucune partie théorique, mais à vous de trouver le moyen de diluer ces exposés rébarbatifs dans des activités plus ludiques.

Un atelier de création de média (journal scolaire, simulation de JT, reportages, court-métrage, émission radio, site Internet, projet photo, etc.) constitue souvent un bon fil rouge pour mêler pratique et théorique. En se frottant aux contraintes techniques du métier, les élèves seront incités à se poser les questions inhérentes à n’importe quel média : quel message ai-je envie de faire passer ? À quel public ? Par quel biais ?

En s’apercevant que l’on peut produire des images qui ne correspondent pas forcément à la réalité, qu’en coupant une interview on peut faire dire tout et son contraire, qu’une scène de cinéma s’obtient à partir de savants montages, ils s’interrogeront sur ce que leurs montrent les médias : cette publicité a-t-elle utilisé un trucage ? Pourquoi ce reportage du JT a-t-il été conçu ainsi ?

Seul bémol à ce type de formations : elles demandent beaucoup de temps et de disponibilité de la part de votre association, ainsi qu’une grande implication des établissements. Vous pouvez opter pour un programme moins ambitieux consistant à décrypter et analyser des médias : comprendre le langage, y compris visuel, utilisé par les différents canaux d’information est primordial dans l’éducation aux médias. Vous trouverez, auprès des différents sites listés par le portail Educnet, des outils et conseils pour construire vos interventions.

Pour en savoir plus : www.educnet.education.fr/dossier/education-aux-medias

Publics et programmes

Ayant de façon générale entre 6 et 17 ans, le public peuplant nos établissements scolaires est très large. On n’enseignera pas les mêmes choses à un enfant de CP qui peine encore à déchiffrer les lettres minuscules qu’à un élève de terminale commençant à entrevoir les subtilités de la pensée kantienne…

Vous avez beau être une association motivée et compétente, faire le grand écart entre ces différents types de public risque de s’avérer périlleux et d’occasionner une grosse masse de travail supplémentaire. Peut-être est-il préférable de choisir une tranche d’âge de prédilection, en ciblant par exemple les différents niveaux : primaire, collège, lycée.

Cela vous permettra également d’être plus attentif au programme scolaire de vos futurs élèves : prévoir une intervention qui complète cette formation vous ouvrira plus sûrement les portes de la salle des profs et vous économisera du temps. Les différentes formes du discours sont à l’honneur en classe de français ? C’est le moment d’animer un atelier d’écriture de scénario. L’enseignement d’histoire porte sur la renaissance ? Pourquoi ne pas proposer aux élèves de partir tourner un reportage sur l’histoire de la ville à cette époque ?

L’éducation aux médias, c’est aussi l’occasion de montrer aux élèves comment ils peuvent mettre en relation études et monde extérieur, et de leur enseigner de nouveaux modes d’expression.


2. Entrer à l’école

Il fut un temps où l’on devait vous traîner par le fond du bermuda pour que vous acceptiez de franchir le seuil du préau. Maintenant que vous réclamez le droit d’y entrer, l’accès à l’école ne sera pour autant pas si simple à obtenir…

Démarcher écoles et services jeunesses

Intervenir dans le cursus scolaire

Pour vous faire une place dans les emplois du temps et les finances des établissements scolaires, démarchez-les très en amont. Collèges et lycées bouclent leurs budgets pour l’année suivante autour des mois d’avril-mai. Pour qu’ils prennent en compte votre intervention, il faut donc les contacter dès mars. Passé ce délai, rien n’est évidemment perdu, mais l’exercice s’avèrera plus compliqué et les subventions moins simples à obtenir. Connaître ou démarcher personnellement les professeurs peut être un bon moyen de faire valoir votre projet : en réussissant à les convaincre de l’intérêt de votre atelier, vous pouvez faire en sorte qu’ils vous défendent auprès de l’administration.

Le dispositif « école ouverte »

Certains établissements ouvrent leurs portes durant les vacances pour proposer des activités ludiques et pédagogiques aux élèves n’ayant pas l’occasion de partir profiter du grand air. Les enseignants étant rarement disponibles, ils manquent souvent cruellement de personnes pour animer ces différentes journées… Ce que vous vous proposez justement de faire !

Pour prendre contact avec les responsables académiques de votre région : http://eduscol.education.fr/cid45649/correspondants-academiques.htm

Les classes relais

Depuis 1998, ces classes destinées aux élèves en difficulté scolaire proposent des programmes originaux afin de les réconcilier avec l’école. Les activités proposées mettent l’accent sur des ateliers pratiques promouvant des modes d’expression novateurs… Le public sera, certes, parfois un peu plus difficile, mais vous n’en êtes plus à un défi près !

Les services de jeunesses et foyers de quartiers

Hors temps scolaire, ils proposent de nombreuses activité aux jeunes et, comme l’école ouverte, sont souvent à la recherche d’animateurs. Avantage non négligeable : ils disposent parfois de matériel qu’ils pourront mettre à votre disposition (labos photo, caméras, parc informatique…).

Se mettre en règle

Vous n’avez pas forcément besoin de papiers en bonne et due forme pour faire des interventions en milieu scolaire. Cela peut néanmoins être un atout non seulement pour garantir la pérennité de votre action, mais aussi pour obtenir des financements du ministère de l’éducation nationale qui distribue plus facilement ses deniers aux associations « reconnues ».

Pour adresser une demande d’agrément comme « association éducative complémentaire de l’enseignement public », votre structure doit être nationale ou couvrir au moins le périmètre de trois ou quatre régions et justifier de rapports d’activités et de budgets sur les deux dernières années. Autant dire que cet agrément sera, dans bien des cas, difficile à obtenir…

Si vous ne réussissez pas à obtenir ce sésame, ne vous décourager par pour autant ! Vous pouvez aussi passer par des voies moins académiques en négociant, par exemple, des conventions avec des foyers socio-éducatifs ou des comités d’éducation santé et citoyenneté qui sont, eux, habilités à intervenir. Certains établissements pourront même vous ouvrir leurs portes s’ils sont simplement séduits par votre projet et convaincus de votre sérieux…

Enfin, sachez que pour encadrer des jeunes, il faut, au minimum être détenteur du BAFA. Sans cette qualification en poche, votre intervention devra forcément se faire en présence d’une personne référente, professeur, animateur ou autre.

Obtenir des financements

Pas d’action pérenne sans des financements pour faire tourner le projet. Lorsque vous intervenez en milieu scolaire, deux solutions s’offrent à vous : faire payer votre prestation par la structure d’accueil, ou proposer vos services gratuitement… ce qui implique de rechercher vos deniers ailleurs. Disons-le d’emblée : les écoles ne disposent pas forcément de budgets extensibles pour financer des interventions extérieures. Vous pourrez en revanche obtenir plus de sous du côté des collectivités territoriales et locales, surtout si votre projet permet, en plus d’éduquer aux médias, d’ouvrir les élèves sur la cité. L’association LEV (www. lev-nantes.org) a ainsi obtenu des fonds de la Mairie de Nantes en proposant un atelier photo amenant les élèves à découvrir leur ville. Petit rappel : les écoles primaires dépendent des municipalités, les collèges des conseils généraux et les lycées des conseils régionaux.

Enfin, de nombreuses fondations et administrations sont promptes à financer les interventions en milieu scolaire, surtout pour un sujet dans l’air du temps comme l’éducation aux médias.

N’hésitez pas à aller faire un saut sur l’annuaire des partenaires d’Animafac pour vous renseigner sur les différentes structures locales ou nationales existantes.

Nouer des partenariats

Afin de forcer les portes des écoles et de mieux vous intégrer dans les dispositifs pédagogiques d’éducation aux médias, il peut être intéressant de vous rapprocher d’administrations ou associations instituées. Trois d’entre elles sont particulièrement actives dans ce champ.

Le CLEMI

Créé en 1982, le Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information est chargé de promouvoir l’éducation aux médias en milieu scolaire, notamment en formant les professeurs à cette discipline. Il publie également de nombreux outils pédagogiques et coordonne la « Semaine de la presse à l’école » qui, chaque année en mars, donne lieu à de nombreux événements dans les établissements. www.clemi.org

La Ligue de l’enseignement

Association d’éducation populaire, la Ligue de l’enseignement est l’une des premières structures à avoir proposé des interventions d’éducation aux médias en milieu scolaire. Elle est encore aujourd’hui très présente sur ce terrain et dispose de nombreux relais locaux qui pourront vous aider à mieux comprendre les enjeux de cette discipline et à contacter les établissements scolaires. www.laligue.org


3. Faire vos classes

Les relations avec la structure d’accueil

D’accord, vous êtes une association super motivée, prête à tout pour faire progresser ses idéaux en milieu scolaire… Mais ça n’est pas une raison pour vous laisser exploiter. Soyez très ferme sur ce que vous pouvez ou ne pouvez pas faire dans le cadre de votre intervention. Il est important de délimiter dès le départ votre champ d’intervention et votre disponibilité afin de ne pas vous laisser déborder par les demandes de l’établissement.

Définissez également clairement les plages horaires dont vous avez besoin. Faire rentrer votre atelier dans l’emploi du temps surchargé des élèves tient souvent de la négociation : le prof de français vous cède une heure, celui de maths accepte que vous débordiez d’une demi-heure sur le sien, etc. Si des modules théoriques peuvent se faire sur des temps courts, un tournage ou un atelier de développement photo vous demanderont au minimum une demi-journée continue de travail. Exprimez ce souhait dès le départ afin que l’on ne vous reproche pas, ensuite, d’avoir mal répondu à vos objectifs ou d’avoir trop empiété sur le planning.

Pour le reste, à vous de vous adapter aux règles de l’établissement : horaires, règles d’autorité, autorisations préalables des parents, avertissement des absents, et autres tracasseries administratives qui vous rappelleront le bon vieux temps du carnet de correspondance… Et oui, il existe encore !

Les relations avec les équipes pédagogiques

La plupart des équipes pédagogiques vous accueilleront les bras ouverts. Cependant, un minimum de diplomatie s’impose pour ne pas heurter les egos. Vous intervenez auprès d’une classe ou d’un groupe de jeunes qu’enseignants et animateurs ont mis des mois à amadouer : ça n’est pas le moment de remettre en cause leur autorité.

Prévoyez toujours un temps de discussion avec les professeurs référents afin qu’ils vous briefent sur les règles de tutoiement, leur manière de gérer l’autorité… Profitez-en également pour vous renseigner sur l’ambiance générale, les fortes têtes et les bons élèves : ces informations seront précieuses au moment de rentrer dans l’arène.

Discutez également du contenu de votre intervention avec les équipes pédagogiques. Ils pourront vous dire si un travail d’éducation aux médias a déjà été mené dans leurs classes, vous renseigner sur le niveau général des élèves, etc. Si votre intervention s’insère dans un projet initié par eux (écriture de scénario que vous allez mettre en image, initiation à la rédaction d’articles, reportages sur des sujets historiques…) prévoyez des échanges en amont pour articuler les choses de façon complémentaire.

Enfin, à l’issue de votre atelier, pensez à relayer les questionnements des élèves afin que les enseignants puissent poursuivre avec eux la réflexion.

Les relations avec les élèves

De la discipline…

Certes, votre statut de « jeune », venu proposer une animation ludique, vous donne le beau rôle et devrait même susciter quelques lueurs d’admiration au fond des yeux de votre public… Mais ne vous réjouissez pas trop vite, car le rôle du « pote » risque parallèlement de remettre en cause votre autorité naturelle. Or, vous faire respecter sera nécessaire pour tenir la classe tout au long d’un exercice qui demande concentration et prise de responsabilité.

Soyez très ferme sur les horaires : vous menez un travail d’équipe et, pour que cela fonctionne, les élèves se doivent d’être assidus et ponctuels. Si votre intervention implique de manipuler un matériel délicat, responsabilisez-les : il leur sera tenu rigueur des dégâts occasionnés.

Enfin, si la situation tourne au vinaigre, que les élèves se montrent irrespectueux, voire menaçants, parlez-en immédiatement aux référents (CPE, professeurs, animateurs, etc.) et n’hésitez pas à menacer de quitter le navire : rien ne vous oblige à être là. S’ils souhaitent retourner à leurs traditionnels cours magistraux, d’autres seront sans doute ravis de bénéficier de vos lumières.

… et de la pédagogie

Commencez toujours par expliquer le planning : il est important pour les élèves de connaître les objectifs et le temps qui leur est imparti pour les réaliser. Tout au long de l’atelier, prévoyez des points périodiques sur l’avancée du travail et les tâches qui restent à accomplir.

Si vous laissez aux élèves l’initiative du projet, prévenez-les dès le départ de ce qui peut être fait ou pas : vouloir inclure des effets spéciaux quand vous n’avez qu’une semaine pour tourner et monter le film semble parfaitement illusoire. Mais proposez une solution de rechange : « si tu veux faire un effet c’est pour faire passer tel message, tu pourrais aussi bien le faire passer en utilisant tel autre procédé… »

Pour montrer aux élèves l’ampleur du travail accompli, il est toujours bien de valoriser leurs réalisations au travers d’une projection, d’une distribution de journal, d’une exposition… Si vos partenariats vous le permettent, il peut être très intéressant de montrer ce travail en dehors du champ scolaire : festivals, galeries municipales, site Internet, etc. Mais ne négligez pas pour autant un temps de rendu au sein de l’établissement : cela permettra d’impliquer l’administration et de l’inciter à recommencer l’expérience… l’année prochaine !