Sensibiliser par le théâtre-forum

Fiche pratique

Donner la parole au public sur des sujets plus ou moins graves, lui dérouler le tapis rouge pour que son imagination prenne le pouvoir… De quoi faire passer des messages en douceur et proposer un beau spectacle ! Incroyable mais vrai, le théâtre-forum (ou théâtre de l’opprimé) permet avec la participation de chacun.e de parler et d’imaginer collectivement des solutions alternatives aux problèmes de ce monde. Plutôt chouette, non ? Vous trouverez ici toutes les informations pour tester cette pratique théatrale !

1. En pratique, comment ça se passe ?

Un groupe de comédien.ne.s amateur.rice.s ou professionnel.le.s interprète une ou plusieurs saynètes (de 10 à 20 minutes chacune) illustrant des situations d’oppression ou d’inégalités et dont la conclusion est en général catastrophique. Elles sont ensuite jouées à nouveau, mais cette fois, les spectateurs et spectatrices, qui deviennent alors également acteurs, peuvent interrompre le déroulement fatidique des événements. Ils et elles ont la possibilité de venir sur scène pour remplacer un personnage ou en ajouter un, et tenter de briser l’oppression. Si la situation le permet et que le public est réceptif, il se peut même parfois que l’ensemble des comédien.ne.s soient remplacés et que la scène se joue entièrement avec des personnes du public !

Une personne intermédiaire entre le public et les acteurs, le « joker » (sorte de facilitateur), anime la séance, explique les règles, et fait en sorte que les interventions se déroulent bien et dans le respect de chacun. Néanmoins, il n’existe pas de « règle fixe » du théâtre forum, dans la mesure où il s’adapte au contexte, au public et que chacun s’en approprie l’utilisation et le jeu.

Une séance de théâtre-forum dure en général une ou deux heures, mais peut également s’étendre sur une plus longue durée. Cela dépend du contexte, de vos objectifs, du nombre de scènes jouées. N’oubliez pas que le public, généralement peu rompu à l’exercice, va mettre un certain temps à en intégrer les principes et qu’une fois lancé, il lui faudra également du temps pour s’exprimer librement. Attention, donc, à ne pas trop serrer votre timing !


2. Définir sa démarche

LE THÈME

Le théâtre-forum a été mis au point dans les années 60 par un homme de théâtre brésilien : Augusto Boal. À l’origine, il a été créé pour résoudre les situations conflictuelles et d’oppression dans les favelas de São Paulo, d’où son appellation de « théâtre de l’opprimé ». Cette forme d’expression a évolué à travers le monde, pour être utilisée dans différents types de contextes. Elle peut aussi bien aider des infirmier.e.s en psychiatrie à analyser leur pratique professionnelle que soulever des problèmes de société dans les pays développés.

Le théâtre-forum, par sa nature, ne permet pas de faire passer un « message prémâché ». Il questionne, fait prendre conscience, explore plusieurs solutions à un problème et les confronte, mais il n’impose en aucun cas une vérité ou une solution. Le thème que vous voulez aborder doit donc être soigneusement défini au préalable : plus le cadre est restreint, mieux les improvisations et la spontanéité peuvent s’y déployer.

Vous pourrez ainsi questionner les rapports Nord/Sud au travers du commerce équitable, la gratuité de la culture (ex : comment fixer le juste prix d’une oeuvre ?), l’intégration d’un.e étudiant.e étranger.ère dans une université (ex : reconstitution d’une première journée de rentrée), l’entrée des nanotechnologies dans notre vie quotidienne ou le choix à faire entre énergie nucléaire, photovoltaïque ou éolienne dans un territoire en proie aux lobbies et aux peurs des riverains…

LA SCÈNE À JOUER

Votre thème défini, il va falloir le théâtraliser en une courte saynète d’une dizaine de minutes. Elle doit illustrer la thématique à travers une situation exagérée et surtout, se terminer très mal ! En effet, dans un premier temps, plus les situations sont extrêmes, plus il sera facile pour 44 le public, en principe peu habitué à l’exercice, d’intervenir pour inverser le cours des choses. A ce stade de la fiche pratique, deux choix s’offrent à vous : soit vous faites appel à des pros ou à des amateurs déjà rompus à l’exercice et disposant de textes déjà écrits et « qui marchent » ; soit vous décidez d’écrire ou de faire écrire vos propres textes.

Quoi qu’il en soit, si vous vous sentez la fibre « boalienne », n’hésitez pas à vous former aux techniques et aux principes du théâtre-forum ! Vous pouvez retrouver tous les contacts utiles pour vous aider dans votre démarche à la fin de cette fiche.

LES ACTEURS et les actrices

Nul n’est besoin d’être Sarah Bernhardt ou Sacha Guitry pour faire du théâtre forum, c’est justement son principe et sa force ! Cependant, même extrêmement bien écrite, la première scène qui sert de « base », perd de sa force si elle est (très) mal jouée. Les interprètes « originaux » doivent donc être suffisamment convaincants pour que le public y croit et soit attentif à ce qui se déroule. Si vous vous sentez l’âme théâtrale donc, n’hésitez pas à travailler votre jeu et à répéter la scène dans les moindres détails, encore et encore… Jusqu’à plus soif !

LE RÔLE CLÉ DU “JOKER”

Si la participation du public découle du caractère « choc » des scènes, il faut aussi, et peut-être avant tout, bien expliquer les règles : si le public ne comprend rien au principe du théâtre-forum (un poil compliqué, ne nous le cachons pas) il ne sera pas enclin à devenir « spect’acteur ».  

Le rôle du « joker » est donc déterminant et nécessite d’être très bien préparé en amont de l’animation. En effet, le joker, ou animateur.rice, est la personne experte sur scène, celle qui a tous les éléments pour nourrir et argumenter les questions qui peuvent se poser. Cela suppose non seulement une très bonne connaissance de la thématique abordée, mais aussi une réelle capacité d’animation. Concrètement, c’est la personne qui fait le lien entre les spectateur.rice.s et les acteur.rice.s et qui doit faire en sorte que le débat se déroule sur scène, et non dans la salle. Pour cela, son seul moyen est de questionner (et non d’affirmer) et son seul pouvoir est d’interrompre l’action en frappant dans ses mains.

À chaque intervention du public, le joker demande à quel moment de l’action on souhaite intervenir. Les acteurs « retournent » alors au moment donné et se mettent en image fixe puis, quand le joker frappe à nouveau dans ses mains, recommencent à jouer… À l’intervenant.e alors de se débrouiller ! Le joker ne doit surtout pas oublier que le public, même si on le dit « acteur », n’est pas habitué au dispositif de la mise en scène et du jeu. Il est donc juge de l’arrêt d’une intervention et arbitre de l’interaction entre public et comédiens. Il peut ainsi parfois simplement donner la parole au public pour qu’il exprime, sans « jouer », ce qu’il a à dire. En fin de scène, c’est de nouveau lui qui synthétise, interroge les ressentis, suggère l’analyse des interventions… Bref, un véritable Monsieur Loyal !


3. De l'or-ga-ni-sa-ti-on !

LIEU

Pas besoin d’avoir un grand théâtre avec rideau, poursuite et fauteuils rouges. Le théâtre-forum peut prendre place n’importe où : hall d’université, salle, amphi, place, square,etc. En réalité c’est surtout le contexte dans lequel se déroule l’animation et le nombre de personnes attendues qui déterminent vos besoins matériels. L’essentiel est que l’on puisse matérialiser un espace pour la scène et un espace pour le public, et que les participants n’aient ni à tendre l’oreille, ni à se tordre le cou pour profiter de l’événement.

En ce qui concerne les attributs d’une pièce de théâtre « classique» (lumières, décor, accessoires, costumes…), ils dépendent de vos envies et de vos moyens. Un conseil utile cependant : vous pouvez attribuer à chaque personnage des sketches un accessoire qui lui est propre. Ainsi, lorsqu’une personne du public intervient, l’accessoire facilite la matérialisation du personnage qu’elle joue, autant qu’elle lui permet de quitter ce rôle lorsqu’elle rend l’objet…

ASSURANCE

Dans la plupart des salles, il est obligatoire de souscrire une assurance « responsabilité civile » couvrant les dégâts matériels occasionnés à la salle et les dommages causés aux personnes. Pensez à faire les démarches nécessaires au plus vite : l’attestation peut en effet être une condition sine qua non pour louer une salle ou du matériel. Le délai entre la demande d’affiliation et la réception de l’attestation est d’environ une semaine.

COMMUNICATION

Dès que vous connaissez la date et le lieu de votre spectacle, éditez des tracts et affiches qui vous permettront de signaler l’événement (mais sans excès de papier, écologie oblige !). Pas besoin de l’imprimer en couleur sur papier glacé, mais pensez tout de même à soigner la présentation : une communication attrayante est très importante, surtout lorsqu’il s’agit d’une manifestation artistique. Si vous voulez faire des économies, ciblez votre affichage et votre diffusion dans des endroits stratégiques : bars et université s’il s’agit d’étudiants, associations culturelles et théâtres si vous voulez toucher un public amateur de tréteaux… À cette campagne d’affichage, vous pouvez ajouter un mailing auprès des associations de votre connaissance, mais aussi auprès des structures travaillant sur votre thématique et auprès des médias locaux. Pour un journal local, couvrir un événement d’envergure nationale (journées du patrimoine, semaine de l’environnement ou de la solidarité internationale, journée mondiale de l’eau…) par un reportage sur le théâtre-forum dans votre ville est un excellent point d’accroche. Une semaine avant la première de votre pièce, sonnez le rappel de tous ceux qui se sont dits intéressés par votre manifestation.

Pour vous accompagner dans votre communication, Animafac a rédigé un guide complet « Booster la communication de son association » : Consultez le guide.

 

AVANTAGES EN NATURE

Enfin, même si votre salle est gratuite et que les décors et costumes sortent de votre grenier, un tel événement pourrait néanmoins vous demander quelques dépenses : impression de documents de communication, éventuel buffet, frais de montage ou de matériel, déclaration, assurance… La solution : mettre le paquet sur les avantages en nature. Si vous êtes accueillis au sein d’une structure (un théâtre), demandez-lui si elle accepte de prendre en charge le buffet (solidaire) qui suivra le spectacle, sollicitez également les associations travaillant sur votre thématique de prédilection.


4. Après le théâtre ?

5 MINUTES APRÈS

Les personnes spectatrices devenues actrices ne voudront certainement pas partir sitôt le rideau tombé. Un temps informel, autour d’un buffet solidaire par exemple, voire un repas typique d’une région du monde concocté par une association communautaire du quartier, peut être un bon moyen de recueillir leurs impressions, commentaires… Et de vous en inspirer pour organiser de nouvelles séances. Faire d’un tel événement un moment de détente autant que de réflexion pourra, de plus, vous permettre de capter un public qui sera ravi de revenir.

UNE SEMAINE APRÈS

Réaliser un compte-rendu écrit, filmé ou audio peut être un bon moyen de garder une trace de votre événement. Cela vous permettra non seulement de le valoriser dans le prochain dossier de présentation de votre association. Mais aussi de communiquer a posteriori autour du théâtre forum auprès des médias, des associations partenaires et d’éventuels financiers qui, si l’événement a eu du succès, pourraient bien être tentés de vous donner quelques subventions pour votre prochaine représentation.

QUELQUES MOIS APRÈS

De très nombreuses campagnes d’opinion existent tout au long de l’année : semaine étudiante du commerce équitable, journée internationale de la francophonie, journée mondiale de l’enfance, semaine nationale de la presse… Ces moments sont de bonnes occasions pour sensibiliser sur ces thématiques, rencontrer de nouveaux publics, améliorer votre jeu et aussi, si vous ne l’avez pas déjà fait, jouer vos propres textes !

ZOOM SUR LA FABRYK
Cette association parisienne a pris le parti des « lectures spectacles ». Sa recette : des paroles de personnes dites en situation d’exclusion mises en scène dans des saynètes, puis une discussion avec une association invitée qui échange avec le public (Restos du coeur, Armée du salut). Sur la base d’un petit bouquin de 2 euros, « Paroles de détenus », ces as de la mise en scène ont par exemple découpé le texte pour le rendre plus attractif, ce dernier étant lu à plusieurs voix. Le même passage est parfois lu en même temps par tous les acteurs. L’un de ses lieux de spectacles de prédilection est La Moquette, en face du jardin du Luxembourg. Un lieu gratuit ouvert à tous : personnes en souffrance sociale, badauds, spécialistes pointus attirés par la programmation de très haut niveau. Chaque manifestation est encadrée par des éducateur.rice.s à même de repérer dans le public les personnes pouvant nécessiter leur intervention. L’association propose aussi des ateliers théâtre aux étudiants et les sensibilise aux sujets abordés lors des lectures. Chacun est libre de venir à une seule répétition et de participer tout de même au spectacle. Le jour J, l’étudiant.e lira uniquement les lignes commençant par la lettre B par exemple. Une répétition pour voir qui parle avant, qui parle après, pour aborder ses mouvements dans l’espace et le tour est joué !


5. Les ressources pour sensibiliser par le théâtre-forum

Associations

AMACCA : Association pour le Maintien des Alternatives en matière de Culture et de Création Artistique. Le principe est le même que celui d’une AMAP, hormis le fait qu’au lieu d’un panier de légumes, l’association propose des paniers de théâtre ! http://amacca.org/ 

Genepi : avec son programme « et si on causait ? », l’association met en scène des paroles de détenus, de SDF ou encore de sans-papiers afin de rendre la parole à ceux qui se la voient confisquée. www.genepi.fr

Troupes ressources

Compagnie théâtrale N.A.J.E. (Nous n’Abandonnerons Jamais l’Espoir) : www.naje.asso.fr

Association Nationale Arc en Ciel Théâtre – Théâtre de l’Opprimé : http://www.reseauarcencieltheatre.org/le-theatre-forum

Association Etincelle :  www.etincelle-theatre-forum.com

Théâtre de l’Opprimé Paris www.theatredelopprime.com

Organisation Internationale du Théâtre de l’Opprimé (ITOO) : www.theatreoftheoppressed.org

Textes

La BD « paroles de parloirs », dont La Fabryk a mis en scène des lectures. Il s’agit du troisième épisode de la série « paroles de taulards ». Une porte s’ouvre sur le monde pénitentiaire : des détenus se sont livrés à des auteurs de bandes dessinées, donnant naissance à quatorze récits de taulards. Elle contient également des témoignages de familles de détenus.

Le livre « Clandestine : Le journal d’une enfant sans papiers – Loriane K », journal intime d’un jeune sans-papier de 16 ans, au moment où Nicolas Sarkozy était ministre de l’intérieur.

La BD « le monsieur de la rue » dans le n°7 de la revue XXI. Un objet intéressant racontant avant et après la rue, comment un homme y est tombé et comment il s’en sort.

Exemples de saynètes sur le thème de la solidarité internationale jouées par Ph TEC et la Compagnie des 3i : vous les trouverez sur le site www.etudiantsetdeveloppement.org

Livres d’Augusto Boal

Le Théâtre de l’opprimé, La Découverte, Paris, 1996

Jeux pour acteurs et non-acteurs, La Découverte, 1997

Vidéo

Association « Des mains pour le dire » – association des sourds et malentendants de Lausanne. Thèmes : alcool et sexualité https://www.desmainspourledire.com/